Madame lit D’après une histoire vraie

d-apres-une-histoire-vraie-par-delphine-de-vigan_5400951[1]Chère lectrice, Cher lecteur,

D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan s’avère une œuvre puissante, poignante, voire déstabilisante. La trame du récit apparaît simple. Une auteure, que le lecteur associe rapidement à de Vigan, en raison des nombreux signifiants tributaires de la vie de cette dernière, est épuisée. Elle tente de se remettre du succès de son dernier livre. Au cours d’une soirée, elle fait la rencontre de L… Entre les deux femmes, s’établit une relation d’amitié que le lecteur est amené à percevoir comme étant malsaine. L… tente de manipuler Delphine pour que cette dernière écrive un roman comme elle l’entend.

Par le biais de ce récit, de Vigan rend complice le lecteur, s’amuse avec lui, l’amène à se remettre en question par le biais de divers procédés stylistiques (mise en abîme, effets de réel, pulsion scopique, etc.).  À cet égard, l’auteure utilise à bon escient la pulsion de voyeurisme du lecteur. Par exemple,  l’instance lectrice est prisonnière d’une narrativité qui privilégie une clôture de l’espace (les divers appartements, maison, etc.). De surcroît, elle semble traquer une célébrité littéraire, l’auteure même du récit. Cette dernière veut en savoir toujours plus sur elle. Donc, l’auteure joue avec brio avec cette pulsion à travers une quête de la vérité dans des lieux clos.

Je ne peux m’empêcher de citer Vincent Jouve, théoricien littéraire :

Le voyeurisme du lecteur, en tant que désir de voir et de savoir, est à rattacher à ce que la psychanalyse appelle la «scoptophilie». Le relai textuel maintient une distance infranchissable entre le regardant et le regardé. Cette séparation est la source même du plaisir du lecteur : d’une part, la dénivellation entre le texte et le réel permet d’espionner les personnages entre toute sécurité (on n’est jamais découvert); d’autre part, le vide qui sépare de l’objet désiré libère un espace propice au développement de l’imaginaire  (p. 90-91).

Dans une société où la pulsion scopique de l’être humain est plus que jamais sollicitée en raison des nombreuses émissions de téléréalité, etc., il s’avère normal que les écrivains l’exploitent également.  D’après une histoire vraie m’apparaît comme étant le récit mettant de l’avant cette dernière puisque l’écrivaine ose mettre en scène des effets de réel tributaires de sa vie. En ce sens, le lecteur est dans l’illusion de vie, dans cette expérience affective de l’autre. D’ailleurs, voici une citation tirée de ce récit. La narratrice explique à un groupe venu l’entendre sa perception de l’accent de vérité dans un roman :

-Je ne crois pas à l’accent de vérité, Monsieur. Je n’y crois pas du tout. Je suis presque certaine que vous, nous, lecteurs, tous autant que nous sommes, pouvons être totalement dupes d’un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait  qu’invention, travestissement, imagination. Je pense que n’importe quel auteur un peu habile peut faire ça. Multiplier les effets de réel pour faire croire que ce qu’il raconte a eu lieu. Et je nous mets au défi-vous, moi, n’importe qui- de démêler le vrai du faux. D’ailleurs, ce qui pourrait être un projet littéraire, écrire un livre entier qui se donnerait à lire comme une histoire vraie, un livre soi-disant inspiré de faits réels, mais dont tout, ou presque serait inventé (p. 448).

Le lecteur, au fil du récit, en arrive à douter de tout, même de l’existence du personnage de L… Le lecteur est-il plongé dans un délire schizoïde? Le récit tente-t-il de faire écho à la célèbre phrase de Rimbaud : «Je est un autre»? D’ailleurs, n’est-ce pas l’enjeu principal, raconter à l’instance lectrice un «vrai mensonge» pour son plus grand plaisir?

Je comprends ce que l’auteure a tenté de faire valoir dans ce récit et elle le fait avec adresse et virtuosité. Je salue son talent et sa belle plume. Il y a de magnifiques citations dans ce récit qui nous poussent à réfléchir. Vais-je relire ce roman? Non. Je suis contente de l’avoir lu, mais sans plus. Ce type de lecture est excellent pour des étudiants en littérature voulant analyser en profondeur les procédés stylistiques. D’ailleurs, à la toute fin du roman, le lecteur retrouve la signature de L… comme quoi tout est possible!

Bien à vous,

Madame lit

De Vigan, Delphine. (2015). D’après une histoire vraie, Paris, JCLattès, 479 p.

Jouve, Vincent. (1992). L’effet-personnage dans le roman, Paris, Presses universitaires de France, 271 p.

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35 commentaires »

  1. J’avais beaucoup aimé dans l’ensemble même si la force du départ – la manipulation, m’a un peu fatigué à la fin. La naïveté, et le manque de confiance du personnage m’épuisait. Mais l’avantage de ce livre c’est ses possibilités d’interprétations. C’est quand même top.

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  2. A 100% d’accord : Delphine de Vigan manie avec brio les envies du lecteur, joue sur le voyeurisme en nous mettant le nez dedans. Elle parvient à se moquer de ce qui doit lui peser, cette vie de femme célèbre, compagne d’un homme célèbre (en tout cas dans le milieu littéraire). Moi qui n’apprécie guère l’autofiction nombrilisme et apitoyante, je craignais beaucoup avec ce roman qui m’a très agréablement surprise.

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  3. Je ne suis pas Française, je ne connais l’auteure que par ses romans.
    Personnellement, comme je suis auteure, justement d’une fiction qui s’inspire de faits réels, il est certain que ce jeu de « où est la vérité où est la fiction? » m’interpelle beaucoup. Mais c’est surtout en tant que lectrice et regardeuse-de-films que je n’ai jamais très bien compris pourquoi une « histoire vraie » dérange tant, attire tant, change même la perception de ce qu’on lit ou visionne. J’ai toujours su que la vérité n’existait pas. Que tout le monde enjolive ou dramatise. Prenez deux enfants issus des mêmes parents, ils n’ont pas les mêmes souvenirs d’un même événement.
    Bref, j’ai adoré ce livre de Delphine De Vigan, mais je n’ai jamais senti le besoin de savoir si c’était vrai ou non. Je n’ai pas de problèmes avec la vérité ou les mensonges. Je ne me sens ni trahie, ni flouée ni curieuse de démêler le vrai du faux, On m’a raconté une belle histoire bien construite et intéressante, ça m’a réjouie pendant des heures, ça me suffit.

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    • Je comprends bien votre commentaire… Ce roman a été perçu, je crois, différemment en France. Je suis bien contente d’apprendre que ce roman a été un divertissement pour vous. D’ailleurs, si on en parle tant, c’est qu’il a un petit quelque chose de fascinant. Au plaisir!

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  4. J’aime bien l’écriture de Delphine de Vigan, mais pour je ne sais quelle raison, celui-ci me tente moyennement. Ton avis éveille tout de même ma curiosité… J’attendrais certainement sa sortie poche, s’il me vient une véritable envie de le découvrir.

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