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Présentation_une écrivaine ou un écrivain par mois_Aquin_Aout2017Chère lectrice, Cher lecteur,

Pour le mois d’août, j’ai choisi de vous parler de mon rapport aux textes d’Hubert Aquin (1929-1977). Ce dernier a été un grand écrivain, cinéaste et intellectuel québécois. Ses écrits demeurent des textes essentiels, puissants et il s’avère difficile de les oublier en raison de leur structure complexe et des références au contexte sociopolitique dans lequel ils s’inscrivent. D’ailleurs, Aquin a écrit dans Prochain épisode :

Événement nu, mon livre m’écrit et n’est accessible à la compréhension qu’à condition de ne pas être détaché de la trame historique dans lequel il s’insère tant bien que mal. (p. 94)

Hubert Aquin était un homme engagé qui a lutté pour l’indépendance du Québec en faisant partie du RNI (Rassemblement pour l’indépendance du Québec). Ses romans apparaissent à saveur autobiographique (on n’a qu’à penser au narrateur de Prochain épisode un révolutionnaire cloîtré dans un hôpital psychiatrique comme l’a été Aquin lors de son enfermement à l’Institut Albert-Prévost- c’est d’ailleurs dans cet institut qu’il semble avoir rédigé, en partie, Prochain épisode). Je n’ai pas lu tous ses bouquins. Je vais vous parler surtout de la beauté de l’écriture dans ses romans lus et ce que cette dernière provoque en moi.

Prochain épisode (1965)

Un incontournable en raison de la puissance narrative et lyrique de ce roman policier ou d’espionnage. Un livre digne d’une plume qui frôle le génie. Un personnage, le narrateur, se retrouve dans un hôpital psychiatrique et il raconte les événements qui l’ont mené là. Il parle d’actes terroristes commis pour libérer le Québec marqué par une révolution plus ou moins tranquille…. Une révolution qui ne mènera pas à l’indépendance du peuple québécois. Le narrateur semble représenter cet échec. D’ailleurs, il souhaitait assassiner un agent fédéral au nom de la souveraineté.  En parallèle, il crie sa passion pour une femme dénommée K.

C’est la façon dont Hubert Aquin décrit l’amour qui vient me chercher dans ce récit. Comment rester de glace devant de telles citations, devant un tel rythme pour exprimer la passion amoureuse ?

-Dérouté, je descends en moi, Orient. Emprisonné dans un sous-marin clinique, je m’engloutis sans heurt dans l’incertitude mortuaire. Il n’y a plus rien de certain que ton nom secret, rien d’autre que ta bouche chaude et humide, et que ton corps merveilleux que je réinvente, à chaque instant, avec moins de précision et plus de fureur. Je fais le décompte des jours à vivre sans toi et des chances de te retrouver quand j’aurai perdu tout ce temps : comment faire pour ne pas douter ? (p. 10-11)

-Puis un jour, j’ai frémi de te savoir nue sous tes vêtements ; tu parlais, mais je me souviens de ta bouche seulement. Toi tu parlais en attendant et moi j’attendais. Nous étions debout, tes cheveux s’emmêlaient dans l’eau-forte de Venise par Clarence Gagnon. C’est ainsi que j’ai vu Venise, au-dessus de ton épaule, noyée dans tes yeux bruns, et en te serrant contre moi. Je n’ai pas besoin d’aller à Venise pour savoir que cette ville ressemble à ta tête renversée sur le mur du salon, pendant que je t’embrassais. Ta langueur me conduit à notre étreinte interdite, tes grands yeux sombres à tes mains humides qui cherchent ma vérité. Qui es-tu, sinon la femme finie qui se déhanche selon les strophes du désir et mes caresses voilées ? (p. 31)

-Les siècles défilent à longueur de nuit sous les fenêtres de notre amour. Mais je t’ai perdue mon amour ; et toute cette musique a cessé de me griser. J’ai besoin de te revoir. Sans toi, je meurs. Le paysage immense de notre amour s’assombrit. Je ne vois ni le piédestal ravagé des Hautes Alpes, ni les grandes coulées mortes des glaciers. (p. 97)

Cette façon de parler de l’être aimé vient rejoindre ma fibre de lectrice, elle me confine dans un tourbillon mélancolique d’émotion …C’est beau, c’est fort, c’est lyrique… et il est en de même lorsqu’Aquin parle de son amour du Québec. Une plume vertigineuse entraînant le lecteur dans une fureur de vivre et de mourir… Une plume où la fureur d’aimer transcende les pages dans une fuite intemporelle… Aimer jusqu’à en mourir…

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Trou de mémoire (1968)

J’ai lu ce roman il y a 20 ans et encore aujourd’hui, je pense souvent à cette histoire. L’effet est ahurissant pour le lecteur. On a souvent relevé le caractère baroque de ce roman d’Aquin. D’ailleurs, Magnan, le personnage central, mentionne :

Je suis le grand manipulateur de forme dans le style «pur baroque» qui me résume divinement. (p. 25)

Dans Trou de mémoire, le lecteur est propulsé dans une spirale dont il ne peut échapper tant il est happé par la trame narrative qui cherche à le tromper. Roman policier parce qu’il est dominé par le meurtre ? Peut-être… Mais il est aussi fortement marqué par des thèmes comme la drogue, l’amour, la violence, la transgression sexuelle, la révolution, la mort…Le lecteur en vient à ne plus savoir qui est le meurtrier, qui est la victime… Un homme raconte le meurtre de sa maîtresse anglaise, parle de ses prouesses sexuelles et de ses délires par rapport à sa consommation de drogue. À travers sa voix, se mélangent celles de la sœur de la victime, de l’éditeur, de son jumeau ivoirien…

Ce sont les citations où l’amour et la mort se côtoient pour former un tout par le biais du meurtre qui me perturbent dans ce récit. Une érotisation de la mort…

Joan, mon amour, je t’ai tuée ; je t’ai tuée, je t’ai tuée, je t’ai tuée…Je t’ai brûlée à ma façon comme un soleil occulte. Il a fallu que je t’effleure pour que tu rendes le souffle. Oui, je t’ai tuée. Je suis affreusement clair ; je terrifie et je me sens désolé. Ce n’est pas facile d’être astre et symbole, et d’être placé au centre de ta constellation, mon amour. Je brûle, j’encercle, je frôle, je ne possède jamais. (p. 25).

Un roman qui a valu à Aquin le prix du Gouverneur général du Canada en 1968 mais qu’il a refusé en raison de ses convictions politiques.

Neige noire (1974)

J’ai également lu ce bouquin il y a plusieurs années. L’histoire met en scène deux artistes, Nicolas le scénariste et Sylvie l’actrice. Ces derniers quittent emplois et Montréal afin de se rendre en Norvège. Ils ont à cœur l’histoire d’Hamlet et de Fortimbras. Dans le pays nordique, ils se marient mais le voyage de noces s’avère très court car Sylvie meurt ou se suicide et Nicolas se réconforte dans les bras d’une autre femme, Èva. Ce dernier abordera la mort de sa femme en écrivant leur histoire et en la montant sur scène avec des amis acteurs.

Ce livre regorge de références littéraires et il est mentionné sur la quatrième de couverture que le tout est construit sur fond de palimpseste de Hamlet et d’Ulysse.  Encore dans ce dernier, c’est l’écriture d’Aquin qui vient me happer en raison du discours amoureux qui apparaît indissociable du temps…

Le temps est le secret même de la subjectivité et si on doit se référer à un voyage pour le capter avec plus d’acuité, il faut invoquer le voyage intérieur. Quand on objective le temps, c’est qu’on parle du temps des autres et, par conséquent, de l’espace qui nous sépare des autres. En amour, si on réduit soit cet espace, il n’en figure pas moins l’infranchissable frontière entre deux êtres. Le temps intérieur de l’autre ne peut être perçu au plus fort de l’extase, que comme l’espace irréductible qui sépare deux amants, les confine à des caresses superficielles et leur interdit la vraie fusion! (p. 194)

Une lecture pour amener le lecteur ailleurs…où Éros sépare peut-être l’amour…

L’amour, si délibérément intrusif soit-il, se ramène à une approximation vélaire de l’autre, à une croisière désespérante sur le toit d’une mer qu’on ne peut jamais percer. (p. 195)

Donc, Hubert Aquin est un grand écrivain qu’il importe de lire et de relire… Son œuvre est intelligente,  remarquable, indissociable de son désir de voir le Québec souverain… Un homme qui a voulu révolutionner son époque. À quel prix?  Il s’est enlevé la vie en 1977. Il a été une magnifique étoile filante dans le firmament de son temps…

Jacques Godbout et François Ricard ont réalisé un film sur sa vie Deux épisodes dans la vie d’Hubert Aquin.

À voir pour comprendre l’homme, l’écrivain, le révolutionnaire, l’intellectuel… Un documentaire touchant surtout lorsque sa compagne de 1963 à 1977, Andrée Yanacopoulo, raconte ses derniers moments avec lui.

Nina du blog Le Rest’O littéraire présente aussi un écrivain par mois. Pour août, elle a décidé de mettre à l’honneur Paulo Coehlo. N’hésitez pas à la lire!

Avez-vous déjà lu des bouquins d’Hubert Aquin?

Bien à vous,

Madame lit

Prochain épisode. Montréal : Le Cercle du livre de France, 1965, 174 p.

Trou de mémoire. Montréal : Bibliothèque québécoise, 1993, 346 p.
ISBN : 2-89406-087-4

Neige noire. Montréal : Leméac, 1994, 263 p.
ISBN : 2-7609-3164-1

ONF. (1979). Deux épisodes dans la vie d’Hubert Aquin [Vidéo en ligne]. Récupéré de https://www.youtube.com/watch?v=YotyRBdy01w