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Ducharme-portrait

Chère lectrice, Cher lecteur,

Je me permets de vous présenter aujourd’hui une petite comparaison entre deux incipits d’auteurs qui ont marqué le monde littéraire québécois. Autant l’un était effacé, anonyme, discret, autant l’autre était flamboyante, accessible, disponible pour les médias et pour le regard des autres. Deux antithèses (disparaître et paraître) qui ont su marquer leur époque. Ils étaient très différents, mais par le biais de leurs narratrices, ils ont su exploiter une certaine rage de vivre dès les premières lignes de leurs écrits, ils ont décrié leur rapport soit avec la mère ou encore avec les hommes. De plus, les bouquins de ces deux écrivains d’ombre et de lumière ont été publiés en France. Ducharme chez Gallimard et Arcan au Seuil. La France les a accueillis mais c’est bien en sol québécois qu’ils ont brillé. Leurs romans ont été publiés à des époques différentes mais leur message semble porter la même rage par rapport à la vie…

Donc, voici l’incipit de L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme :

            « Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est parce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. Le visage de ma mère est beau pour rien. S’il était laid, il serait laid pour rien. Les visages, beaux ou laids, ne servent à rien. On regarde un visage, un papillon, une fleur, et ça nous travaille, puis ça nous irrite. Si on laisse faire, ça nous désespère. Il ne devrait pas y avoir de visages, de papillons, de fleurs. Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée : il n’y a plus assez d’air tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit. » L’avalée des avalés de Réjean Ducharme.

Et voici celui de Putain de Nelly Arcan :                                                  Nelly-Arcan

            « Oui, la vie m’a traversée, je n’ai pas rêvé, ces hommes, des milliers, dans mon lit, dans ma bouche, je n’ai rien inventé de leur sperme sur moi, sur ma figure, dans les yeux, j’ai tout vu et ça continue encore, tous les jours ou presque, des bouts d’hommes, leur queue seulement, des bouts de queue qui s’émeuvent pour je ne sais quoi car ce n’est pas de moi qu’ils bandent, ça n’a jamais été de moi, c’est de ma putasserie, du fait que je suis là pour ça, les sucer, les sucer encore, ces queues qui s’enfilent les unes aux autres comme si j’allais les vider sans retour, faire sortir d’elles une fois pour toutes ce qu’elles ont à dire, et puis de toute façon je ne suis pour rien dans ces épanchements, ça pourrait être une autre, même pas une putain, mais une poupée d’air, une parcelle d’image cristallisée, le point de fuite d’une bouche qui s’ouvre sur eux tandis qu’ils jouissent de l’idée qu’ils se font de ce qui fait jouir, tandis qu’ils s’affolent dans les draps en faisant apparaître çà et là un visage grimaçant, des mamelons durcis, une fente trempée et agitée de spasmes, tandis qu’ils tentent de croire que ces bouts de femmes leur sont destinées et qu’ils sont les seuls à savoir les faire parler, les seuls à pouvoir les faire plier sous le désir qu’ils ont de les voir plier. »  Putain de Nelly Arcan.

Dans ces incipits, nous pouvons remarquer l’écriture au je pour donner plus d’éclat à cette souffrance, à cette rage, à cette peur. C’est comme si les deux narratrices avaient besoin de crier ce mal qui les tenaille. Dans celui de Ducharme, il y a plus de poésie par le biais du recours aux éléments de la nature. Tandis que chez Arcan, tout est cru, direct, sans fioriture. De surcroit, nous pouvons remarquer la longue énumération chez Arcan pour décrier les comportements masculins. Chez Ducharme, les phrases sont plus courtes mais elles sont remplies d’images. La narratrice découpe ses idées pour les scander, les crier l’une après l’autre car elle est avalée par ces dernières. Tandis que chez Arcan, sa narratrice n’a pas besoin de pause. Elle a tant à dire sur ces hommes qui ont défilé en elle et sur elle. Elle les connaît, elle sait qu’elle ne peut rien enjoliver, qu’il faut exprimer ce qu’elle a été pour peut-être en guérir… C’est long…C’est elle qui les a avalés et elle doit peut-être les sortir de sa personne, de son corps.

Je voulais simplement présenter ces deux incipits et leurs auteurs en soulevant les ressemblances et les dissemblances… L’écriture permet certainement de purifier un mal de vivre…

Je tiens à remercier M. Robert Benoit pour m’avoir donné l’idée de ce billet et de m’avoir partagé son point de vue pour m’aider avec la rédaction.

Pensez-vous que nous pouvons aimer un roman simplement à cause de son incipit?

Bien à vous,

Madame lit