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Écrire ne sert à rien qu’à s’épuiser sur de la roche; écrire, c’est perdre des morceaux, c’est comprendre de trop près qu’on va mourir. (Folle, p. 205)

Présentation_une écrivaine ou un écrivain par mois_bonne!

Chère lectrice, Cher lecteur,

Le 24 septembre 2009, Nelly Arcan s’est enlevé la vie par pendaison. Déjà 8 ans aujourd’hui… Pour lui rendre hommage, j’ai décidé d’en faire l’écrivaine du mois de septembre.

Nelly Arcan est née la même année que moi. Nous avons un autre point en commun : des études en littérature. Cela s’arrête là. Je n’ai jamais été obsédée par le suicide. Je n’ai jamais publié de romans ayant un impact dans le monde littéraire. Je n’ai jamais voulu me prostituer. Je n’ai jamais connu cette hantise par rapport aux regards des autres. Pourtant, nous sommes deux femmes de la même époque. Nelly Arcan mérite mon respect, mon admiration pour cette œuvre puissante, frappante, lucide qu’elle a laissée. Sa plume ne me laisse pas indifférente. Bien au contraire. C’est cette dernière que je veux mettre en lumière en ce mois de septembre. Aussi, je vous présenterai le témoignage d’un homme qui a eu la chance de la rencontrer à 3 reprises. Il a eu la gentillesse de me partager ses impressions sur cette grande d’ici.

Putain

Le premier livre que j’ai lu de Nelly Arcan a été Putain. Je me rappelle qu’en le lisant, je me disais quelle plume! Quelle façon de parler de la pornographie, de la prostitution. D’ailleurs, dans mes coups de cœur québécois, il y figure. Voici ce que j’en disais…

Ce livre dénonce cette société d’apparence où la femme est incitée à être une pute. Ce n’est pas un roman politiquement correct, c’est un livre empreint de vérité, celle d’une femme de notre temps prisonnière du mythe de la beauté, une femme qui cherche à tout prix à plaire. Un livre sombre, douloureux,

Et que pensent mes clients de tout ça, de ma mère et de leur femme, de moi et de leur fille, du fait que meurt leur femme et qu’ils baisent leur fille, eh bien que pensez-vous qu’ils en pensent, rien du tout j’en ai peur car ils ont trop de réunions à présider en dehors desquelles ils ne songent qu’à bander, et lorsqu’ils me confient d’un air triste qu’ils ne voudraient pas que leur fille fasse un tel métier, qu’au grand jamais ils ne voudraient qu’elle soit putain, parce qu’il n’y a pas de quoi être fier pourraient-ils dire s’ils ne se taisaient pas toujours à ce moment, il faudrait leur arracher les yeux, leur briser les os comme on pourrait briser les miens d’un moment à l’autre, mais qui croyez-vous que je sois, je suis la fille d’un père comme n’importe quel père.

Un livre coup de poing!

Burqa de chair

Burqa de chair est le deuxième roman que j’ai lu. Dans ce livre posthume (il a été publié 2 ans après sa mort), j’ai retrouvé différents textes de Nelly Arcan. On y aborde, entre autres, la robe que portent les femmes (burqa, robe de chambre, robe, etc). C’est la première prison de ces dernières.

Toutes les mères du monde portent une robe de chambre qui devient ensuite le chemin obligé des filles. Petite, je trouvais ma mère belle. Une femme, c’est d’être belle. Même en jouant à la marelle, même en s’accouplant, même en enfantant, c’est toujours d’être belle. C’est un sort atroce parce que la beauté est à l’abri de toutes les révolutions. Pour être libre, il faut faire la révolution. Les femmes ne seront jamais libres. Les mères seront toujours la première prison des filles.

Un livre qui me parle beaucoup… Un livre empreint de nihilisme? Certes, comme tous les livres que j’ai lus de Nelly Arcan.

Pour lire ma chronique sur ce livre, vous pouvez cliquer sur Burqa de chair.

Folle

Je viens de terminer ce récit. Je dois dire que c’est mon préféré jusqu’à maintenant de cette grande écrivaine. Nelly Arcan présente une lettre pour décrire un amour. Elle relate sa rencontre à Nova avec un Français journaliste consommateur de cyberpornographie dont elle tombe immédiatement amoureuse et elle termine son récit à la veille de son suicide. Elle décrit toutes les étapes d’une histoire d’amour tragique, vouée à l’échec. Un livre dont la folle passion s’avère empreinte de lucidité.

Cette lettre est mon cadavre, déjà, elle pourrit, elle exhale ses gaz. J’ai commencé à l’écrire le lendemain de mon avortement, il y a un mois. Aujourd’hui, ça fait exactement un an qu’on s’est rencontrés. Demain, j’aurai trente ans.

Il y a dans cette histoire des éléments bouleversants (l’avortement, le rapport au corps, le suicide).

En ce qui te concerne, je me tuerai pour te donner raison, pour me plier à ta supériorité, je me tuerai aussi pour te faire taire et imposer le respect. Personne ne peut s’en prendre à une morte parce que les morts coupent le souffle, devant eux, on marche sur des œufs. Sur un mur de mon appartement, j’ai planté un énorme clou pour me pendre. Pour me pendre, je mélangerai de l’alcool et des calmants et pour être certaine de ne pas m’endormir avant de me pendre, je me soûlerai debout sur une chaise, je me soûlerai la corde au cou jusqu’à la perte de conscience. Quand la mort viendra, je ne veux pas être là.

Nelly Arcan a vu le Prix Femina lui échapper pour la deuxième fois avec ce livre… La première fois, c’était pour Putain.

Pour continuer cet hommage à Nelly Arcan, voici ce que M. Robert Benoit qui a eu la chance de rencontrer l’écrivaine à trois reprises a à nous raconter sur elle.

Mes trois rencontres avec Nelly Arcan

J’ai effectivement rencontré Nelly Arcan à trois occasions. Ces rencontres ont eu lieu il y a plus de 15 ans à l’époque de la parution de son premier roman, Putain. J’ai toujours aimé la littérature, les romans et plus particulièrement les écrivains avec un style qui m’attirait. C’est un peu ainsi que j’ai découvert L’Étranger de Camus, L’Attrape-cœurs  de Salinger ou encore L’avalée des avalés de Réjean Ducharme. Il en fut ainsi pour Nelly Arcan et son roman Putain. On a beaucoup parlé de Nelly Arcan en 2001 à la sortie de ce roman. J’ai lu dans une librairie la longue et magnifique première phrase du livre et j’ai été subjugué.

Dédicace_Putain

Je suis passé à la librairie Renaud-Bray à Montréal la journée où elle dédicaçait son roman.  C’était le 7 octobre. Je lui ai dit quelques mots, elle était intimidante. Il me semble que j’avais lu plus de la moitié de son livre à ce moment et sa dédicace m’a plu. On y note un de ces contrastes qu’on retrouve tout au long de son roman.

Je l’ai revue à une autre occasion, une fois de plus dans une librairie, au moment d’une lecture de passages de son roman.

Ma troisième rencontre est plus mémorable. Elle faisait une présentation à des étudiants à l’UQAM où elle a étudié. Je me disais que dans ce milieu je pourrais voir une Nelly Arcan différente avec des étudiants comme elle. J’ai peu appris. Je lui ai posé une question sur son style à ce moment. Elle semblait hésitante quand elle répondait aux questions posées. Je me souviens l’avoir suivie à sa sortie quand elle se dirigeait avec d’autres personnes comme moi vers le métro, comme si je voulais vérifier comment elle se comportait avec des amis sans l’assaut des questions qui semblaient la déranger. Cela se passait le 12 mars 2002.

Je fais beaucoup de photos et j’ai pris une photo d’elle au moment où elle quittait la salle de la rencontre. Je regarde cette photo que j’ai conservée et je me dis que cette femme était là bien différente de celle qu’on peut imaginer à la lecture de Putain. À vous de juger…Poster

Quelle impression vous a-t-elle laissée?

            Pas facile de répondre à cette question. Je ne lui ai adressé que quelques mots. Elle me semblait bien timide quand on lui posait des questions et je tentais de concilier cette impression avec le personnage de l’escorte de luxe qu’on retrouve dans Putain et qui crie sa douleur de vivre de mille et une façons.

Rencontrer Nelly Arcan c’est observer une femme qui est belle. Je sais il faut parler de l’œuvre. On ne peut par ailleurs oublier son apparence qui semble se modifier comme les contrastes de certains passages de son roman.

La timidité, la crainte, la fragilité il me semble que c’est ce que l’on voit sur les traits de cette photo de Nelly Arcan, prise à l’UQAM. Évidemment je ne parle ici que de l’apparence physique tout en me disant que ce n’est pas si important. Mais la façon de Nelly Arcan de se décrire dans ses romans rend difficile de ne pas s’y attarder. Les nombreuses photos d’elle que l’on a pu voir depuis la parution de son roman nous l’ont fait voir bien différente. On la voit comme une femme fatale, une escorte de luxe avec toute une variété de tenues.

Je revois aussi l’écrivaine une année au Salon du Livre de Montréal, cheveux remontés, bien maquillée et portant une tenue qui mettait bien en valeur ses formes. Elle est assise, fait des dédicaces aux lecteurs présents qui ne manquent pas de l’observer pendant qu’elle écrit son texte.

Mais quelle impression m’a laissé l’écrivaine Nelly Arcan ? Je le redis c’est son style qui m’a vraiment intéressé dans ma première lecture de Putain.

L’œuvre, le style de Nelly Arcan.

Comment oublier l’incipit de Putain, cette page 19 du roman. Tous ces mots qui sont mitraillés, qui vont dans toutes les  directions! Et cela continue ainsi tout au long du roman. Je crois que c’est Nancy Huston qui à mon sens a le mieux résumé ce que j’ai éprouvé en lisant cette page, un style « dont le vocabulaire a la précision d’un scalpel et la syntaxe la souplesse d’un saut à l’élastique. »

Les bouts d’hommes, les queues, la putain, la poupée d’air… et tout cela se poursuit au fil des pages. Et cette question, comment vivre tout cela et ensuite trouver les mots pour le dire avec une telle violence… et d’une façon si brillante?

Putain

En répondant à ces questions je me demande quelle serait ma réaction face à cette œuvre si je la découvrais maintenant. Ces longues phrases sont merveilleuses mais les thèmes abordés sont multiples. Le suicide, le thème de la mort, le lien parents-enfants, l’amour sous toutes ses variantes.

Les livres lus de Nelly Arcan

            J’ai lu trois de ses livres :

  •             Putain
  •             Folle
  •             Burqa de chair

Le style de Nelly Arcan

J’aime beaucoup le style de Nelly Arcan et ce qu’en j’en ai dit dans les lignes précédentes en font foi. Tous les écrivains qui ont un style particulier je dirais m’intéressent. J’ai lu Ulysse de Joyce, À la recherche du temps perdu de Proust et je me délecte des descriptions de Pessoa dans son livre Le livre de l’intranquilité. Son style est tellement vivant et il nous tire dans toutes les directions. Tiens un passage dès les premières pages de Folle :

Si mon grand-père vivait toujours il dirait que désormais se tuer n’est plus un outrage à la face de Dieu mais une sorte de crevaison, il dirait que sans  la menace de la damnation éternelle au bout de la corde le suicide est devenu une option

            En relisant quelques passages de Putain j’ai trouvé deux magnifiques pages qui illustrent bien ce que peut être le style de Nelly Arcan. C’est à la page 73 de l’édition de 2001 :

Quand j’étais petite, j’étais la plus belle et on m’appelait les yeux bleus, voilà les yeux bleus qui arrivent, voilà les yeux bleus qui pleurent, j’étais un beau rêve qui rend nostalgique toute la journée, nostalgique jusqu’à la nuit suivante (…) que la vie devrait ressembler à ça plutôt qu’à autre chose, plutôt qu’à moi ou à n’importe quoi me tombant sous la main, comme la queue de mes clients, oui je sais bien le lien est trop facile (…)ce n’est pas moi qui l’ai décidé ainsi, c’est la vie des hommes et des femmes et non la vie du rêve…

            On est bien loin des yeux bleus du début et cela se poursuit pendant deux pages, cette énumération, ce long monologue. Qui pouvait prévoir un tel retournement en amorçant la lecture de ce passage ? C’est à la fois beau et affligeant mais il semble que c’est bien la vie comme le dit la narratrice du roman.

Pour moi c’est l’une de ces « phrases à la relance dont l’énergie se renouvelle de clause en clause, indéfiniment » dont parle Nancy Huston dans sa préface à Burqa de chair.

            J’ai évoqué brièvement ce style la première fois que je l’ai rencontrée mais elle est rapidement passée à autre chose. Par ailleurs j’en ai beaucoup parlé avec Claudia Larochelle qui a été une très grande amie de Nelly Arcan. Le livre Je veux une maison faite de sorties de secours est une réflexion sur la vie et l’œuvre de Nelly Arcan. Il a été écrit sous la direction de Claudia Larochelle qui livre plusieurs témoignages. Un très beau livre qui nous en apprend beaucoup!

Le suicide de Nelly Arcan

            Je n’ai pas été vraiment surpris qu’elle se soit suicidée. Elle a tellement évoqué ce sujet, on en parlait autour d’elle et il me semble que ce ne fut pas une surprise. Ce qui m’a le plus touché c’est le message de son psychologue, de son psychiatre, je ne sais, qui a dit quand il a reçu le dernier message d’elle qu’il savait qu’elle s’était suicidée.

Une phrase qui m’a marqué

            J’en ai beaucoup parlé c’est cette longue première phrase, première page du roman Putain.

                                                           * * *

            Est-ce nécessaire de dire que j’aime l’œuvre de cette écrivaine. Aussi je me permets de citer un passage du livre Je veux une maison faite de sorties de secours. C’est Claudia qui écrit :

            L’autre jour, je suis tombée sur une citation de l’actrice de Drew Barrymore, qui me fait penser à toi parfois : « Si je meurs avant mon chat, je veux que l’on répande un peu de mes cendres sur sa nourriture afin que je puisse vivre en lui. » Bon, il est trop tard. Dommage. Tu aurais eu neuf vies.

Je tiens à remercier M. Robert Benoit pour sa généreuse contribution à mon billet. La photo de Nelly Arcan a été prise par lui. Il ne l’a jamais partagée.

Donc, c’était un hommage à Nelly Arcan qui aurait mon âge…

Que pensez-vous de ce dernier?

Bien à vous,

Madame lit