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Un écrivain par mois_Kundera_octobre_2017

Chère lectrice, Cher lecteur,

Pour octobre, j’ai décidé de vous présenter un écrivain qui a marqué ma vie : Milan Kundera. Je possède plusieurs romans et essais de ce dernier dans ma bibliothèque. J’adore son sens de la dérision, son art du paradoxe, ses réflexions sur la vie, la mort, l’amour, le monde… Donc, je vous propose une tournée à travers les livres que j’ai lus de ce grand auteur tchèque.

L’insoutenable légèreté de l’être

J’ai acheté ce roman dans une librairie de livres usagés sans connaître Milan Kundera. J’étais alors étudiante en littérature. La première phrase de la quatrième de couverture avait piqué ma curiosité : «Plus que tous les autres romans de Kundera, celui-ci est un roman d’amour. » Comme j’adore les romans d’amour, j’ai décidé de repartir avec ce dernier et je possède encore ce bouquin qui m’a profondément marquée. Pourquoi? Comme j’aime aussi la philosophie, les paradoxes, avec ce dernier, j’ai été choyée. D’ailleurs, j’ai déjà présenté sur ce blogue une analyse des personnages en fonction de la légèreté et de la pesanteur. Vous pouvez consulter ce billet en cliquant sur Kundera.

Que raconte cette histoire?

Cette dernière se déroule à Prague dans les années 1960-1970. Tomas est un chirurgien, infidèle, marié à une photographe, Thereza, qui a de la difficulté à transiger avec les aventures de son époux. Sabina, une maitresse de Tomas, s’avère une artiste libre. Elle rencontre Franz, un universitaire suisse qui tombe amoureux d’elle. Cependant, elle quitte son amoureux au nom de la liberté.

Cette histoire a tout pour être banale. Toutefois, Kundera nous entraîne dans un univers paradoxal où chaque personnage rejoint un axe différent (légèreté-pesanteur), ce qui semble provoquer sa chute. Ainsi, dès le départ, l’auteur se réfère au philosophe Parménide :

Alors, que choisir? La pesanteur ou la légèreté?

C’est la question que s’est posée Parménide au VIe siècle avant Jésus-Christ. Selon lui, l’univers est divisé en couples de contraires : la lumière-l’obscurité; l’épais-le fin; le chaud-le froid; l’être-le non être. Il considérait qu’un des pôles de la contradiction est positif (le clair, le chaud, le fin, l’être), l’autre négatif. Cette division en pôles positif et négatif peut nous paraître d’une puérile facilité. Sauf dans un cas : qu’est-ce qui est positif, la pesanteur ou la légèreté?

Parménide répondait : le léger est positif, le lourd est négatif. Avait-il ou non raison? C’est la question. Une chose est certaine. La contradiction lourd-léger est la plus mystérieuse et la plus ambiguë. (p. 12)

C’est évidemment un magnifique roman qui pose des questions fondamentales à partir de philosophes comme Parménide, Nietzsche … L’amour est au centre, tout comme la mort… Si vous n’avez pas encore lu ce roman, je vous recommande d’aller vite le chercher et de vous abreuver de son intelligence, de sa poésie.

Il est à noter qu’un magnifique film a été réalisé à partir de ce dernier mettant en vedette Daniel Day-Lewis et Juliette Binoche… À voir ou à revoir.

Risibles amours

Risibles amours est un recueil composé de sept nouvelles. Les littéraires ont souvent fait remarquer que dans ce premier bouquin de Kundera, le lecteur retrouvait les grands thèmes que l’auteur tchèque exploitera dans ses prochains romans (l’identité, la fidélité, l’amour, le paraître, la société, l’être, le mensonge, etc.).

Nous traversons le présent les yeux bandés. Tout au plus pouvons-nous pressentir et deviner ce que nous sommes en train de vivre. Plus tard seulement, quand est dénoué le bandeau et que nous examinons le passé, nous nous rendons compte de ce que nous avons vécu et nous en comprenons le sens. (p. 13)

Ce recueil ne m’a pas autant marquée que L’insoutenable légèreté de l’être, mais il s’avère tout de même intéressant…

La valse aux adieux

Dans ce roman structuré autour de cinq journées, l’auteur met en scène 8 personnages dans une petite ville d’eaux thermales où les femmes y viennent pour la fécondité. Ce roman apparaît grave, sombre. L’auteur y traite de sujets profonds comme la procréation, la mort, la liberté mais avec légèreté. On a souvent dit de ce roman qu’il se présentait comme un «vaudeville noir». Les femmes se retrouvent dans la ville pour tomber enceinte alors que l’infirmière, Rueza, du lieu, annonce à un trompettiste qu’elle est enceinte après avoir passé une nuit avec lui. Elle ne croit pas que le père de son enfant est son petit ami, le mécanicien. Le récit se termine d’une façon tragique au rythme d’une valse marquée par des adieux…

Comme le mentionne un des personnages :

Le malheur, poursuivit Skreta, après un long silence, c’est qu’on est entouré d’imbéciles. Est-ce qu’il y a quelqu’un dans cette ville à qui je puisse demander conseil? Pour peu qu’on naisse intelligent, on se trouve d’emblée en exil absolu. Je ne pense à rien d’autre, parce que c’est ma spécialité : l’humanité produit une incroyable quantité d’imbéciles. Plus un individu est bête, plus il a envie de procréer. Les êtres parfaits engendrent au plus un seul enfant, et les meilleurs, comme toi, décident de ne pas procréer du tout. C’est un désastre. Et moi, je passe mon temps à rêver d’un univers où l’homme ne viendrait pas au monde parmi des étrangers mais parmi ses frères. (p. 153)

 

Récit pour le moins intéressant pour les amoureux des univers de Kundera.

L’art du roman

Par le biais de cet ouvrage, Kundera fait part de ses réflexions sur la littérature et de son travail d’écrivain. Le lecteur peut en ce sens retrouver des commentaires sur ses anciens livres comme La vie est ailleurs ou encore sur les auteurs qu’il aime bien comme Cervantès, Kafka et Broch. D’ailleurs, comme il le mentionne :

L’œuvre de chaque romancier contient une vision implicite de l’histoire du roman, une idée de ce qu’est un roman; c’est cette idée inhérente à mes romans, que j’ai essayé de faire parler. (p.9)

À cet égard, Kundera cherche à s’ancrer quelque part et il va à la rencontre de ceux qui l’ont précédé.

L’essai se présente en 7 parties :

  • L’héritage décrié de Cervantès– Kundera tente de démontrer comment le roman européen a un parcours logique et que tout a débuté avec Cervantès – il va à la rencontre de ses sources
  • Entretien sur l’art du roman-Entretien avec Christian Salmon où l’auteur aborde Kafka et ses propres œuvres pour tenter d’expliquer à travers quelques concepts comment le roman s’inscrit dans l’Histoire humaine
  • Notes inspirées par les SomnambulesAnalyse de sa lecture de Broch
  • Entretien sur l’art et la composition-Lien entre la littérature et la musique
  • Quelque part là-derrière-Partie consacrée à Kafka
  • Soixante et onze– Réflexions de l’auteur sur ses traductions et il propose 71 mots-clés
  • Discours de Jérusalem : le roman de l’Europe –Discours prononcé à Jérusalem- J’ai adoré la dernière phrase du discours : «J’étais en train d’oublier que Dieu rit quand il me voit penser.»

Pour ma part, j’ai bien aimé les réflexions sur la figure discursive. Par exemple, dans la seconde partie, Kundera commente la notion du personnage.

Dès que vous créez un être imaginaire, un personnage, vous êtes automatiquement confronté à la question : qu’est-ce que le moi? Par quoi le moi peut-il être saisi? C’est une des questions fondamentales sur lesquelles le roman en tant que tel est fondé. (p. 39)

Pour Kundera, pour rendre un personnage vivant, il faut que l’écrivain puisse aller au bout de sa propre problématique existentielle à travers toutes les possibilités humaines. Il écrit :

Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable. Les romanciers dessinent la carte de l’existence en découvrant telle ou telle possibilité humaine. Mais encore une fois : exister, cela veut dire «être-dans-le-monde». Il faut donc comprendre et le personnage et son monde comme possibilités. Chez Kafka, tout cela est clair : le monde kafkaïen ne ressemble à aucune réalité connue, il est une possibilité extrême et non réalisée du monde humain. (p. 61)

Cet essai se lit facilement et ceux qui ont à cœur le processus créatif et qui souhaitent approfondir leurs connaissances par rapport aux univers romanesques et les goûts littéraires de Kundera sont conviés à aller à la rencontre de cet essai.  Pour ma part, j’ai été ravie de le lire et j’ai pu mieux saisir l’art du roman…

Roman : La grande forme de la prose où l’auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages), examine jusqu’au bout quelques grands thèmes de l’existence. (p. 178)

 

livres_kundera

Les testaments trahis

Comme je voulais poursuivre ma lecture des essais de Kundera, il allait de soi que je plongerais dans Les testaments trahis. Ce dernier est composé de neuf parties indépendantes et l’auteur aborde la littérature (l’art du roman) et la musique. Pour ce faire, Kundera nous parle de ses lectures et de ce que ces dernières représentent pour lui.

Ainsi, il aborde Rabelais, Kafka, Hemingway, Nietzche, Maïakovzki, Tolstoï, Céline, Aragon, Stravinski, et bien d’autres… Un essai qui marie deux passions : le roman et la musique.

Alors, il ne faut pas hésiter à le lire pour parfaire nos connaissances sur Kundera et ses deux grands intérêts.

L’immortalité   

Certains aiment cette histoire, d’autres la détestent. De mon côté,  je l’ai aimée puisque j’y ai retrouvé les grands thèmes de Kundera… Dans cette dernière, l’auteur présente Laura et Agnès, deux sœurs vivant au XXIème siècle. Agnès meurt et son mari Paul, épouse sa sœur Laura. Peu avant sa mort, Agnès se détache progressivement du réel… comme si elle laissait sa place à l’autre… Elle se rend compte de l’illusion de l’amour. En parallèle, l’auteur évoque l’histoire de Goethe et de Bettina Von Arnim à la fin du XVIIIème et début du XIXIème siècle.  Il y a d’autres personnes marquantes qui se retrouvent dans ce roman.  À chaque livre, Kundera exploite une thématique. Ici, c’est bien entendu l’immortalité et cette image de soi que l’on laisse… Une empreinte dans le temps…

La larme dans l’œil de Laura était celle de l’émotion que suscitait chez Laura la vue d’une Laura décidée à faire le sacrifice de sa vie, en restant aux côtés du mari de sa sœur disparue.

La larme dans l’œil de Paul était celle de l’émotion que suscitait chez Paul la fidélité d’un Paul incapable de vivre avec une autre femme que l’ombre même de sa compagne disparue, son imitation, sa sœur.

Et puis, un jour, ils s’allongèrent dans un large lit et la larme (la miséricorde de la larme) emporta leur dernier soupçon d’avoir peut-être trahi la morte.

Il y a beaucoup plus dans ce roman…il importe de le découvrir!

La lenteur

Comme j’aime le titre! Dans ce dernier, Kundera véhicule l’idée que la fascination de la vitesse pour l’homme moderne fait en sorte qu’il oublie, qu’il perd sa mémoire. Dans ce récit, il se met en scène avec son épouse Véra. Le couple se retrouve dans un château où se déroule un congrès d’entomologistes. En parallèle, il y a une mystérieuse comtesse du XVIIIème siècle et un chevalier ayant vécu une aventure dans le même château. Kundera s’inspire d’une nouvelle d’un libertin du XVIIIème siècle : Vivant Denon.

«Quand les choses se passent trop vite, personne ne peut être sûr de rien, de rien du tout, même pas de soi-même».

L’identité

Deux personnages, Jean-Marc et Chantal, sont amoureux. Ils se donnent rendez-vous dans un hôtel en Normandie. Ces deux êtres s’aiment mais pourtant ils ne sont pas faits pour vivre ensemble. Jean-Marc en vient même à douter de l’identité de celle dont il est amoureux. Il la confond parfois avec une autre.

Dans ce récit, Kundera nous amène à nous interroger sur notre rapport à l’autre, sur l’identité de la personne aimée et sur la nôtre. Il se sert aussi de ses deux protagonistes pour aborder ses thèmes de prédilection tels l’amour, la mort, le réel, l’irréel.

En effet, qui est le plus fort? Quand ils se trouvaient tous les deux sur la terre de l’amour, peut-être était-ce vraiment lui. Mais, la terre de l’amour une fois disparue sous leurs pieds, c’est elle qui est forte et lui qui est faible. (p. 155)

Un récit où le rêve détient une place de choix…

L’ignorance   

Irena, vivant à Paris depuis plusieurs années, effectue un retour dans sa ville natale, Prague, après l’effondrement du régime politique russe. Elle croise alors la route de Joseph qui avait décidé de son côté de s’établir au Danemark. Elle se souvient de lui, lui pas. Les thèmes exploités dans ce roman sont l’exil et le retour au pays natal. Ainsi, les deux personnages vivent difficilement ce retour en Tchécoslovaquie. Mais encore, Kundera, à travers ses deux personnages aborde des éléments comme l’incommunicabilité, le temps, la difficulté de revenir, la nostalgie, la patrie. La figure d’Ulysse hante également les pages de ce récit. Ulysse devient en quelque sorte le symbole par excellence de la nostalgie.

Elle y a aperçu un livre en danois : L’Odyssée.

Moi aussi, j’ai pensé à Ulysse, dit-elle à Joseph qui revient.

-Il a été absent du pays comme toi. Pendant vingt ans, dit Joseph.

-Vingt ans?

-Oui, vingt ans, exactement.

– Lui au moins était heureux de revenir.

-Ce n’est pas sûr. Il a vu que ses compatriotes l’avaient trahi et il en a tué beaucoup. Je ne crois pas qu’il ait pu être heureux. (p. 203).

Un beau livre qui nous confronte à l’ignorance à travers une quête de sens…

Donc, ce sont les bouquins de Kundera que j’ai retrouvés dans ma bibliothèque.

J’espère que cette présentation vous a donné le goût de plonger dans un univers de ce grand écrivain tchèque. Je souhaite également que ma mémoire ne m’ait pas fait défaut pour les résumés présentés!

Nina du blog Le Rest’o Littéraire présente aussi un écrivain par mois. Pour découvrir son auteur d’octobre, n’hésitez pas à cliquer sur le nom. Elle suggère toujours d’excellents auteurs!

Avez-vous déjà lu des bouquins de cet auteur?

Que pensez-vous de ma présentation pour le mois d’octobre?

Bien à vous,

Madame lit