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«J’ai tant à vous dire, qu’un seul jour n’y suffira pas»

Chère lectrice, Cher lecteur,

Dans un petit bouquin publié chez Zoe présentant la correspondance entre Rainer Maria Rilke et Monique Saint-Hélier de 1923 à 1926 (année de la mort de l’écrivain autrichien), on y découvre de petits bijoux. Aujourd’hui, permettez-moi de vous présenter un poème rédigé par Rilke pour Monique Saint-Hélier. Ensuite, je vous offrirai un extrait de Monique Saint-Hélier tiré de «Souvenir de Rilke». Ces deux êtres se connaissaient, savaient s’apprécier et se respectaient profondément. Cet échange épistolaire en témoigne d’une bien belle façon car les deux amis abordent des sujets graves comme le mal de vivre, la mort, la maladie, la création littéraire.

Vous souvient-il de ces choses que l’on a perdues le lendemain?
Une dernière fois elles vous implorent
en vain
de rester auprès de vous encore.
Mais l’ange des pertes les a frôlées de son aile distraite;
on ne les tient plus, on les arrête.
Elles ont reçu, sans que nous sachions quand
les stigmates d’absence,
malgré les fenêtres fermées, un vent
subtil vers elles s’avance.
Elles vont sortir de cet ordre précis
de la possession qui les nomme;
bientôt, quelle sera leur vie
qui ne sera plus la vie de l’homme
qui les avaient aimées? Auraient-elles aussi
de longs regrets parmi les poussières moroses?
Ou est-ce les choses
s’entraident vers un oubli
plus prompt? Le vague bonheur d’être matière
les reprend-il, les rendant à l’aveugle mère
qui les touche et leur reproche à peine
d’avoir subi la pensée humaine.

À Monique. Rainer Maria Rilke

Voici ce que Monique Saint-Hélier relate sur Rilke dans son texte.

Quelques fois nous restions si longtemps sans parler…j’aimais qu’avec moi il n’ait pas besoin de parler : on voyait que le silence lui était si naturel, que le plus grand tort qu’on pouvait lui faire, c’était de l’éloigner de son silence. Alors nous restions dans la nuit; les flammes éclairaient tout à leur manière fantasque, tous les livres sortaient de l’ombre et puis rentraient, ou c’était le pied de Rilke, qui ainsi éclairé, paraissaient un grand pied solide, un pied guide, et ça le faisait rire; ⌈…⌉

La souffrance qui venait de lui, c’est qu’il n’avait pas besoin de vous, ou pas longtemps,-seulement quelques heures, quand dans l’isolement toujours plus profond qui s’était creusé en lui, il ressentait tout à coup la nécessité anonyme et brève d’une présence (« Il faut que je sois seul avec ma tâche…Je suis si attaché à mon isolement»). Alors il vous emmenait dans sa solitude; je ne veux pas dire qu’il la partageait, ou que de vous sentir auprès de lui, il s’en trouvât moins seul, non, il vous emmenait. On n’était pas un remède, pas une distraction, pas une compagnie, on devenait sa détresse et sa solitude. Je suis sûre que c’est vrai, je l’ai éprouvé. Il pouvait vous conduire dans des régions extrêmement désolées de lui-même. Alors il posait la main sur la vôtre. Il ne disait pas un mot, ou très peu, seulement il vous regardait; on ne peut pas imaginer combien ainsi on pouvait aller loin, loin; on n’était pas avec lui, on devenait lui, et quelle sorte de paix émanait de tout cela. (p. 97-97)

Je trouvais cela important de vous partager le lien entre ces deux êtres… Pour moi, c’est une belle envolée dans une contrée remplie de mystère, de paix, d’amitié…Je me sens privilégiée de pouvoir lire leurs écrits… ce qu’ils nous laissent s’avère un trésor d’une richesse infinie pour tous les amoureux des mots, de l’être humain, de la vie, la vie…

Comment trouvez-vous mon partage?

Bien à vous,

Madame lit

Rainer Maria Rilke, Monique Saint-Hélier. «J’ai tant à vous dire, qu’un seul jour n’y suffira pas» Correspondance 1923-1926. Carouge-Genève : Éditions Zoe, 2012, 105 p.

ISBN 978-2-88182-856-0