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Chère lectrice, Cher lecteur,

Dans Gaston Miron Lettres, 1949-1965, nous retrouvons des missives qui nous permettent d’en apprendre davantage sur l’homme, le poète, l’ami qu’était Gaston Miron. J’ai décidé de vous présenter un extrait suivi d’un poème où Miron aborde le sentiment amoureux et la souffrance tributaire de l’échec. Cette lettre est adressée à son grand ami Claude Haeffely.

Montréal, le 20 juillet 1958

Cher Claude,

Comment te rendre immédiatement saisissable l’état d’esprit et l’état physique dans lesquels je vis quotidiennement? Affaissement corporel et moral, certes. Mais aussi, une certaine indifférence à tout. Blasé, quoi! Et c’est bien ainsi. Je ne veux plus avoir d’histoires avec la métaphysique, la littérature et autres genres d’activités similaires. Peu à peu je me détache même des derniers contacts qui me restaient, sous forme d’action.

«Le vrai raté n’est pas celui qui ne réussit pas dans les grandes choses-qui y a jamais réussi?-mais qui ne réussit pas dans les petites. Ne pas arriver à se faire un home, ne pas conserver un seul ami, ne pas satisfaire une femme, ne pas gagner sa vie comme n’importe qui. C’est là le raté le plus triste » (Cesare Pavese).

Quand j’étais plus jeune, j’ai écrit :
«Je refuse d’avaler les sabres
tant que mon amour n’aura pas monté à la
ligne d’horizon»

Cet amour était la seule chose qui comptait pour moi. Et pas une seule femme que j’ai aimée n’a voulu de moi. (Celles qui m’ont aimé n’ont pas éveillé en moi un sentiment réciproque). L’amour fut, dans la projection de ma vie, la pierre d’angle, la raison de vivre unique. Et cet amour n’est jamais apparu à la ligne d’horizon. Alors, qu’est-ce que ça me foute la santé, la poésie et autres sornettes, quand je n’ai pas même le minimum vital d’affection humaine. Si la pierre d’angle n’y est pas, quel sens a l’édifice? Je sais que tu comprendras la nausée qui me saisit dès qu’on me parle de littérature, de bonheur, etc. Combien tous les discours me paraissent absurdes, combien ça m’écœure. Car rien de tout cela n’a de sens, de réalité, chez moi, que si l’amour d’une femme est dans ma vie. Ce qui n’est pas le cas. C’est même trop tard.

Mais voilà. C’est là qu’il faut me croire. Maintenant que tout est fini, de l’amour, de la poésie, etc. J’ai retrouvé un calme étrange. Je n’ai plus soif et faim. Plus tourmenté. Je suis bien comme je suis. C’est pourquoi je défends avec férocité ce bonheur-là : celui des âmes mortes. […] (p. 290-291)

Quelques pages plus loin, on retrouve ce magnifique poème qui prend tout son sens à la lecture de la lettre :

La quête d’amour

Dans ton haleine couverte et découverte d’étang
mes yeux ancrés dans le sort du monde
j’éprouve le sol jonché de tes escarbilles

je te cherche dans l’aboli
je veux te reconnaître
mes gestes
sont pleins de blessures mes pleins poignets
de pitié

je pioche mon destin de long en large
-adieu cigales du tour du monde-
dans l’insolence et la patience et les lentes
interrogations giratoires de ma vie
le dû d’un homme de l’amour de rien ô dérision

merveilleuse toi
quels yeux as-tu dans les feuillages ô mon amour
de bulles de hublots de pépites
-de jaseurs des cèdres-
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges

si c’est ton visage au loin posé comme un phare
me voici avec mon sang de falaise et d’oriflammes
mes lèvres venteuses
de toute ma force tremplin de fin des temps
déjà le monde tourne sur ses gonds
la porte tournera sur ses fables
j’entends ton rire de bijoux consumés
dans le lit où dévale le plaisir de muguet

Que pensez-vous de ce voyage au cœur de l’amour?

Bien à vous,

Madame lit

Miron, Gaston; lettres 1949-1965. Édition établie par Mariloue Sainte-Marie. Montréal : L’Hexagone, 2015, 594 p.
ISBN 978-2-89648—050-0