Madame lit La Servante écarlate

Atwood

Je m’étais fixé une règle: je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n’existerait pas déjà. Je ne voulais pas me voir accusée de sombres inventions tordues, ou d’exagérer l’aptitude humaine à se comporter de façon déplorable. (Margaret Atwood, À propos de La Servante écarlate, Gardian, 2012)

Chère lectrice, Cher lecteur,

Dans son roman La Servante écarlate publié pour la première fois en français en 1987, Margaret Atwood a su créer un univers frisant la terreur à partir d’éléments tributaires de la réalité, d’où le caractère particulier de ce récit…Ainsi, Defred, servante écarlate, raconte son histoire. Depuis le renversement du régime politique, elle est vouée à la procréation dans La République de Gilead (autrefois les États-Unis), sans aucun droit, sans aucune liberté.  Des fanatiques religieux ont pris le pouvoir et ont créé une nouvelle façon de vivre. Defred doit se soumettre au Régime, à l’ordre établi sous peine de se voir tuer ou envoyer aux Colonies pour ramasser des déchets toxiques. Dans La République de Gilead, elle a un rôle puisqu’elle est fertile : celui de servante écarlate. Le jour, elle doit faire les courses vêtue de rouge et coiffée d’une cornette blanche et le soir, lorsqu’elle ovule, elle doit rejoindre le Commandant et son épouse, afin d’accomplir l’acte sexuel qui permettra au vieux couple d’avoir un enfant.  Pour échapper à son sort, elle a besoin de plonger dans son passé pour donner vie à ses fantômes car ils lui permettent de ne pas oublier qui elle a été, c’est-à-dire une mère aimante, une amoureuse, une employée, une amie, une femme. En ce sens, elle oscille entre son passé et sa vie de servante écarlate pour se confesser, pour retrouver une parcelle de bonheur et d’amour, pour dénoncer ce qu’elle doit subir. Elle parle du fonctionnement de cette République où seules les servantes écarlates peuvent donner naissance, du rôle des Marthas, des Gardiens, des Tantes, de l’Oeil…

Roman dystopique? Certes… Je suis une femme et j’ai été profondément bouleversée par cette lecture. Je ne m’attendais pas à un tel récit… J’ai été choquée par cette perte soudaine des droits de la Femme… Imaginez-vous du jour au lendemain ne plus avoir accès à votre compte en banque parce que vous êtes une femme, être licenciée de votre travail parce que vous êtes une femme, être séparée de votre enfant, de votre conjoint  tout cela pour servir une République parce que vous possédez un utérus! C’est fou, c’est terrifiant, c’est traumatisant. Durant toute ma lecture, j’avais en tête la citation de Simone de Beauvoir :

N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question.

C’est ce qui se passe dans La Servante écarlate.  Voici comment la narratrice parle de la perte progressive de la liberté et du fait que cette dernière ait été ignorée…

Était-ce ainsi que nous vivions alors? Mais nous vivions comme d’habitude. Comme tout le monde, la plupart du temps. Tout ce qui se passe est habituel. Même ceci est devenu habituel, maintenant.

Nous vivions comme d’habitude, en ignorant. Ignorer n’est pas la même chose que l’ignorance, il faut se donner de la peine pour y arriver.

Rien ne change instantanément. Dans une baignoire qui se réchaufferait progressivement, on mourrait bouilli avant qu’on s’en rendre compte. Il y avait des histoires dans les journaux, bien sûr, de cadavres dans des fossés ou des forêts, matraqués à mort ou mutilés, violentés comme ils disaient, mais ils s’agissaient d’autres femmes et les hommes qui faisaient ces choses-là étaient d’autres hommes. Aucun ne faisait partie des hommes que nous connaissions. Les articles de journaux étaient pour nous comme des rêves, de mauvais rêves, rêvés par d’autres. [… ]

Nous étions les gens dont on ne parlait pas dans les journaux. Nous vivions dans les espaces blancs et vides en marge du texte imprimé. Cela nous donnait davantage de liberté.  (p. 72)

Ou encore :

C’était après la catastrophe, quand ils ont abattu le Président, mitraillé le Congrès et que les militaires ont déclaré l’état d’urgence. Ils ont rejeté la faute sur les fanatiques islamistes, à l’époque. […] C’est à ce moment-là qu’ils ont suspendu la Constitution. Ils disaient que ce serait temporaire. Il n’y a même pas eu d’émeutes dans la rue. (p. 207)

La perte des droits s’est déroulée sans contestation, sans rébellion, dans l’indifférence, dans l’apathie la plus totale en raison d’un manque flagrant de solidarité. Ce qui arrive aux autres, cela ne nous regarde pas… Mais, un jour, tout peut basculer…

Mais encore, le lien avec la narratrice se fait automatiquement puisqu’elle s’adresse à un vous, le lecteur. Le ton est à la confidence, au chuchotement, au partage. L’instance lectrice est amenée à pénétrer un univers sombre c’est-à-dire celui de la chambre d’une servante écarlate. Elle l’écoute alors que la communication est presque bannie de cette ancienne Amérique cauchemardesque. Elle se sent privilégiée, témoin du drame de cette femme. Elle l’écoute malgré tout, par curiosité, certes, par pitié aussi, mais aussi pour connaître son sort… Sera-t-elle tuée? Retrouvera-t-elle sa fille et le père de celle-ci? Le régime tombera-t-il? Est-ce qu’il y aura une rébellion?

De plus, le lecteur retrouve certains symboles tout au long de cette histoire (mur, vêtements rouges des servantes faisant références à ceux des prisonniers de guerre allemands dans les camps canadiens, l’œuf, les pissenlits, l’œil, etc.).

L’œuf irradie maintenant, comme  s’il avait une énergie propre. Regarder l’œuf me procure un plaisir intense.

Le soleil s’en va et l’œuf s’éteint.

Je retire l’œuf du coquetier et le palpe un instant. Il est chaud. Les femmes portaient des œufs pareils à celui-là entre leurs seins, pour les faire incuber. Cela devait être agréable.

La vie est minimaliste. Le plaisir est un œuf. Bénédictions que l’on peut compter, sur les doigts d’une seule main. Mais peut-être est-ce ainsi que l’on s’attend à me voir réagir. Si j’ai un œuf, que puis-je désirer de plus? (p. 135)

Cet œuf symbolise l’ovule, élément de survie de Defred. Elle existe car elle produit des œufs… ce qui est un privilège dans cette société où la reproduction humaine s’avère rarissime puisque la pollution et les accidents nucléaires ont rendu les femmes infertiles.

On a beaucoup parlé de ce roman en 2017 en raison de la sortie de la série télévisée tributaire de ce dernier et du lien à faire avec l’élection de Trump en tant que président des États-Unis.

Société patriarcale, rôle réducteur de la femme, restriction des libertés, autant de thèmes qui sont venus nous montrer aussi à l’écran la vie de cette servante écarlate….

Si vous n’avez pas encore lu ce bouquin, je vous le recommande sans hésiter. C’est ma première rencontre avec la plume de Margaret Atwood, écrivaine canadienne, et ce ne sera certainement pas la dernière.

Avez-vous lu ce bouquin? Comment l’avez-vous trouvé? Ou avez-vous regardé la série?

Bien à vous,

Madame lit

Atwood, Margaret, La Servante écarlate, traduit de l’anglais par Sylviane Rué, Paris, Robert Laffont, 1987, 362 p.

ISBN 0-224-02348-9

FilmActu. (2017, 3 juillet). THE HANDMAID’S TALE Bande Annonce (2017) La Servant Écarlate, Série [Vidéo en ligne]. Récupéré de https://www.youtube.com/watch?v=JPVrg4kkuPw

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29 commentaires »

  1. A force d’en entendre parler, je pense que je vais le lire. Les dystopies sont souvent très intéressantes quand elles ne sont finalement que des extrapolations de nos sociétés contemporaines, ce qui semble être le cas ici. Merci pour cette chronique !

    Aimé par 1 personne

    • Oui… je partage votre perception… les pays européens dérapent, l’Amérique apparaît comme folle, où va notre monde? Il faut bien se l’avouer, ce roman nous démontre ce vers quoi on peut glisser si on devient apathique en tant que société…. C’est glaçant! Merci!

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