Madame lit «Ode» de József Attila

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Chère lectrice, Cher lecteur,

Comme le mois sous le signe de la littérature hongroise est débuté, j’ai décidé de  partager avec vous un poème d’un grand de la littérature hongroise : József Attila (1905-1932). Ce dernier a fortement marqué son pays grâce à la puissance de ses écrits. Il s’est enlevé la vie très jeune, à 32 ans, en se jetant sous un train. J’ai choisi de présenter le poème «Ode» car il évoque le sentiment amoureux, thème cher à ce blogue (voir mon À propos). De plus, l’image du train s’avère déjà porteuse de sens…

Ode

1. Me voici sur ce rocher scintillant.
La brise légère
Du jeune été s’élève de la terre
Comme la chaleur d’un souper charmant.
J’habitue mon cœur au silence, et vraiment,
Ce n’est pas très difficile…
Ce qui s’est évanoui se rassemble autour de moi,
Ma tête s’incline, et mes doigts
S’abandonnent, dociles.

Je contemple la crinière des monts.
Chaque fleur qui frissonne
Fait vibrer l’éclat de ton front.
Sur la route, personne, personne…
Je vois ta robe
Flotter au vent;
Sous les frêles branches,
Je vois ta chevelure qui se penche
Et de tes seins le doux tressaillement;
Puis, de la rivière Szinva, qui va courant,
Je vois de nouveau surgir
Sur le petit galet de tes dents
Un féérique sourire.

2. Oh combien je t’aime, toi
Qui as réussi à faire parler à la fois
La solitude intrigante, capable,
Aux tréfonds même du cœur, de fomenter des cabales,
Et l’univers tout entier!

Toi qui, telle une cascade fuyant son propre fracas,
Me quittes pour continuer ton cours sans hâter le pas,
Tandis que moi, demeuré sur les cimes de ma vie,
Face aux lointains, je crie
En continuant de me débattre :
«Je t’aime, ô ma douce marâtre!»

3. Je t’aime comme l’enfant aime sa mère,
Comme les cavernes aiment leurs profondeurs,
Je t’aime comme les salles aiment la lumière,
L’esprit la flamme, et le corps le repos réparateur.
Je t’aime, comme aiment vivre les mortels
Avant que le néant ne vienne les saisir.
Comme la terre accueille l’objet tombé sur elle.

J’accueille tes paroles, tes gestes, tes sourires.
Comme l’acide creuse le métal.
Mes instincts m’ont creusé pour que tu t’y installes.

Apparition belle et charmante,
Tu combles l’essentielle faim qui me tourmente.
Les instants passent dans une trépidation continuelle,
Mais toi, tu restes muette dans mes oreilles.
Les étoiles s’allument et tombent des cieux,
Mais toi tu brilles à demeure dans mes yeux.
Ta saveur comme le silence dans un gouffre,
Flotte toujours dans ma bouche.
Parfois ta main, tenant un verre d’eau,
M’apparaît avec son roseau de veines,
Comme surgit d’une brume incertaine.

4. En quoi suis-je donc construit,
Que ton regard me perce et me transforme ainsi?
Quelle âme est la mienne?
Quelle lumière, quel miraculeux phénomène
Me permettent de traverser le brouillard du néant
Pour explorer les pentes de ton corps fécond?

Comme le Verbe dans l’esprit s’ouvre, je descends
Dans les mystères de ton être charnel.
J’y vois, ainsi que des buissons, les méandres de ton sang
Trembler sans cesse,
Chargés d’un courant éternel
Qui fait éclore sur ton visage et qui mûrit
Dans ta matrice un fruit béni.

De ton estomac, l’aire sensible
Est brodée de mille racines imperceptibles
Dont les fils légers se nouent et se dénouent
Pour que l’essaim de tes humeurs en toi se répande partout,
Et que le bel arbuste de tes poumons feuillus
Puisse chanter un hymne à sa propre gloire.

Heureuse l’immortelle matière poursuit son chemin
Dans le fonds de tes entrailles.
Vivant et riche en est le sédiment
Dans les puits artésiens de tes freins jaillissants.

En toi s’élèvent d’ondulantes collines,
Tremblent des voies lactées;
En toi des lacs bouillonnent et tournent des usines,
En toi s’affairent, comme la cruauté et la bonté,
Des milliers d’animaux vivants,
Des insectes,
Des lianes.
En toi luit le soleil,
En toi une triste aurore boréale veille.
En toi la substance erre sans se lasser
Une inconsciente éternité.

5.Comme des caillots
De sang, ces mots
Tombent devant toi.
L’existence bégaie.
Seules parlent purement les lois…
Mes organes industrieux qui m’enfantent de nouveau
Chaque jour, se préparent déjà, je le sais,
À se taire à jamais.
Mais ils clameront tous, jusqu’à l’heure de ma fin :
O toi qui fus choisis parmi la multitude
De deux milliards d’êtres humains,
O toi l’unique! O toi, doux berceau!
Vivante couche! Puissant tombeau!
Accueille-moi dans ton sein!

(Ce plein-cintre du petit jour, comme il est haut!
Des armées brillent au cœur de ces métaux.
Me yeux sont éblouis par la vive clarté;
Je suis perdu, je crois,
Et j’entends mon cœur battre de l’aile et claquer
Au dessus de moi.)

6. (Chanson subsidiaire)

Le train m’entraîne. Je viens te rejoindre.
Dès aujourd’hui, qui sait, je peux t’atteindre…
Alors, le feu de mon front s’éteindra.
Mais, tout bas, peut-être, tu me diras :

Va donc prendre un bain; j’ai ouvert l’eau tiède,
Pour te sécher voilà une serviette.
Si tu as faim, la viande est à chauffer.
Ton lit est toujours où je suis couché.

Traduction de Jean Rousselot publiée dans Kassai G., Sicre J-P. : Attila József, Aimez-moi, Éditions Phébus, Paris, 2005, 704 p.

J’aime ce genre de poème où la perception de l’autre, à la fin, amène un renversement.

Aviez-vous déjà lu un poème de József Attila? Connaissiez-vous ce poète? 

Bien à vous,

Madame lit

14 commentaires »

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