Madame lit Hôtel Lonely Hearts

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Mais Rose et Pierrot étaient des orphelins. Il y avait quelque chose de magique à les entendre parler de leur existence tragique d’une petite voix si flûtée. Ils étaient des métaphores de la tristesse. Comme quelqu’un qui joue un requiem sur un xylophone. (p. 56)

Chère lectrice, Cher lecteur,

Heather O’Neill, écrivaine québécoise anglophone, a fait paraître chez Alto Hôtel Lonely Hearts. Dans ce récit, elle met en scène deux orphelins, Rose et Pierrot, abandonnés à la naissance dans un orphelinat gouverné par des religieuses à Montréal en 1914. Ils ne reçoivent pas d’amour dans ce lieu mais des coups. Pour réussir à survivre dans un environnement violent, les orphelins inventent un monde. Pierrot joue du piano tandis que Rose danse, virevolte comme un flocon de neige dans le ciel.  Ils vont être amenés à divertir les plus riches de Montréal en présentant des spectacles dans leur domicile. Ils tombent amoureux dès qu’ils ont posé le regard l’un sur l’autre et ils font le vœu, à treize ans, de se marier. Les religieuses vont tout faire pour les séparer car l’amour gâche des vies. Rose et Pierrot décident qu’ils auront un cirque peuplé de clowns qu’ils appelleront La Grande Fantasmagorie des flocons de neige. Ils sortent de l’orphelinat profondément écorchés, marqués à tout jamais. Ils grandissent et ils se perdent de vue sans jamais s’oublier.

La Grande Dépression frappe Montréal. L’argent est rare et Rose et Pierrot tenteront tant que bien de mal de survivre. Ils fréquent des bordels, des hôtels, des cabarets de Montréal. Ils finiront par se retrouver blessés plus que jamais. Malgré tout ce qu’ils ont vécu, ils possèdent encore le pouvoir de rêver malgré les gangsters autour d’eux, les truands, les drogués, les prostituées. Réussiront-ils à créer La Grande Fantasmagorie des flocons de neige en tant qu’adultes? Réaliseront-ils leur promesse de s’unir pour la vie?

Heather O’Neill possède une plume magnifique. Le lecteur sent tout le travail qu’elle a réalisé pour créer des phrases poétiques, des descriptions féériques. Les images des orphelins ont quelque chose d’unique qui transcende le réel. Ils apparaissent comme des êtres d’un conte de fées imbibés de flocons de neige. La neige est partout autour d’eux. Elle les encercle, les recouvre, les revêt d’un voile de pureté.

Elle dénicha pour Rose un chapeau en fourrure blanche trop grand et extravagant pour une fillette de cet âge, mais qui allait certainement la garder au chaud. À Pierrot, elle donna un pardessus d’adulte et une paire de caoutchoucs trop grands de deux points.

Elle leur donna aussi un gâteau aux fruits à rapporter à l’orphelinat et une valise pleine de vieux oursons en peluche, et ils descendirent la rue comme un vieux couple qui aurait été transformé en enfants par le sortilège d’une sorcière. Les flocons se posaient sur leurs chapeaux et leurs épaules tandis qu’ils rentraient.   (p. 63-64)

Dans une entrevue accordée à Sonia Sarfati de la revue Les libraires de février mars 2018, Heather O’Neill mentionne à propos de son écriture :

Je vois mes romans comme de longs poèmes. J’utilise les mêmes techniques dans les deux cas. Pour moi, chaque phrase doit être belle en elle-même. Cet acte de foi avec le langage que font les poètes, je veux le faire avec mes romans. (p. 13)

C’est ce que j’ai surtout apprécié dans ce livre : l’écriture.

Mais encore, Montréal  semble un personnage à part entière. Elle devient la grande gardienne de ce Pierrot la Lune et de cette petite fleur dont le parfum est enchanteur. Elle protège l’amour entre les deux protagonistes, le voir grandir, lui permet d’éclore.

Montréal était la ville la plus magnifique du monde. Elle voulait raconter ses histoires aux deux orphelins. Quelle ville ne prend pas plaisir à se vanter un peu? Les gargouilles représentant des faunes se penchaient à la façade des édifices en relatant leur vie sexuelle sur le ton du chuchotement. Dans les serres, les gros poissons-chats juraient détenir des informations privilégiées sur la Bourse. Les chevaux du carrousel renversaient la tête en arrière, prêts à se battre contre les statues des sirènes dans l’étang. Un train électrique faisait le tour d’une petite montagne dans la vitrine du magasin de jouets, et ses passagers lilliputiens rêvaient dans leurs couchettes miniatures. Au cours de cette période, les sentiments qu’éprouvaient Rose et Pierrot l’un pour l’autre gagnèrent en profondeur. (p. 68)

J’ai adoré cette histoire oscillant entre l’espoir et le désespoir. Elle m’a permis de côtoyer des clowns tristes mais si touchants. Elle m’a permis de comprendre que les roses possèdent des épines dont il faut se méfier. Elle m’a permis d’assister à un spectacle le temps de cette Fantasmagorie des flocons de neige. C’est fort. C’est puissant. C’est un conte moderne magique et triste d’une infinie beauté.

Dortoir de Belles-Lettres 1955

À droite, vous pouvez apercevoir la photo d’un dortoir québécois dans un pensionnat. Je remercie M. Robert Benoit d’avoir partagé cette photo qui témoigne de notre histoire.

Il est à noter que Dominique Fortier a accompli un remarquable travail de traduction.

Bravo aux Éditions Alto d’avoir publié ce sublime roman. La couverture arborant une photographie de Richard Trushman s’avère un excellent choix. Par ailleurs, je tiens à remercier la maison d’édition pour la copie que j’ai reçue en service de presse.

Avez-vous déjà lu un roman d’Heather O’Neill? Que pensez-vous des citations présentées?

Bien à vous,

Madame lit

O’NEILL, Heather, Hôtel Lonely Hearts, traduit de l’anglais par Dominique Fortier, Québec, Alto, 2017, 536 p.   ISBN 978-2-89694-297-8

SARFATI, Sonia, «Entrevue Heather O’Neill ; Des mots comme des images», Les libraires, février mars 2018, p. 12-13.

20 commentaires »

  1. Tu parles de phrases poétiques et de descriptions féériques.
    J’aime bien les deux dernières citations du roman dans ton billet.
    Et de savoir que l’écrivaine dit qu’elle voit ses romans comme de longs poèmes ne peut que pousser les gens qui aiment les mots dans un roman à se plonger dans ce livre.
    Toujours quelque chose de nouveau dans tes textes! Tiens je retiens : Un conte magique et triste d’une infinie beauté. Il faudrait lire le roman en ayant ces mots à l’esprit pour chaque page qu’on tourne…

    Aimé par 2 personnes

    • Merci beaucoup pour ce commentaire… Je l’apprécie. Il faudra peut-être que vous recommenciez cette lecture avec mes mots en tête. La magie pourrait opérer? Qui sait? C’est un risque. Au plaisir!

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  2. Ça fait deux trois fois que j’hésite à l’emprunter. Est-ce parce que je suis (encore un peu) dans une mauvaise période pour la lecture (j’en r’viens pas d’écrire ça!) ou parce que les quelques avis sur le sujet m’ont refroidie,mais je ne me décide pas. Comme souvent, ton billet et les extraits m’y décideront peut-être cette fois.

    Aimé par 1 personne

    • Il y a des passages très particuliers dans ce roman, mais on s’attache à ces orphelins et on apprécie l’ambiance… C’est un bon divertissement! Intrigue, poésie, faits, tout s’y retrouve!

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