Madame lit Les fous de Bassan d’Anne Hébert

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Chère lectrice, Cher lecteur,

Je vous ai souvent parlé d’Anne Hébert sur ce blogue. En fait, c’est probablement l’écrivaine dont je vous ai le plus fait l’éloge. Il me tardait alors de vous présenter un billet sur son roman Les fous de Bassan, publié au Seuil il y a 35 ans, en novembre, couronné, entre autres, du Prix Femina. Pourquoi parler encore de ce roman? Est-il toujours d’actualité? Malheureusement, oui. Ce roman présente l’histoire entourant le meurtre de deux adolescentes, Olivia et Nora Atkins (17 et 15 ans), à Griffin Creek, en 1936. Tout au long du livre, le lecteur est amené à pénétrer dans ce village bouleversé par la disparition des cousines. Par le biais de différents narrateurs (le révérend Nicolas Jones, Stevens Brown, Perceval, Olivia et Nora, et quelques autres), le lecteur refait en quelque sorte le parcours de cet été où chacun a vu, a perçu les événements ayant mené au drame. La violence faite aux femmes s’avère au cœur de cette histoire, où le suspense plane, où les autorités n’agissent pas, où le système judiciaire apparaît comme un échec…

Roman polyphonique, les narrateurs-focalisateurs racontent leur histoire par le biais de journaux intimes, de lettres, de souvenirs, etc. Les versions offrent différentes variations entre les non-dits et les affirmations. À cet égard, le récit se construit comme un casse-tête. Ce dernier débute un dimanche d’octobre 1982, à Griffin Creek avec Le livre du révérend Nicolas Jones. L’homme de Dieu plonge dans ses souvenirs de 1936. Il n’aborde pas directement la tragédie, mais il dévoile des indices susceptibles de lancer le lecteur sur une piste.

Il a suffi de l’espace d’un seul été, d’un de ces courts étés de par ici, rognés aux deux bouts par le gel, deux mois à peine, pour que Nora et Olivia Atkins sortent de l’enfance, se chargent de leur âge léger et disparaissent sur la grève de Griffin Creek, le soir du 31 août 1936.

Leur signalement sera donné par toutes les radios canadiennes et américaines. (p. 38)

Ainsi, la curiosité du lecteur est piquée et il souhaite en apprendre davantage sur le sort des cousines Atkins. Ont-elles été tuées? Ont-elles fugué? Ont-elles tué quelqu’un? Autant de questions qui surgissent…

Ensuite, Les lettres de Stevens Brown, le cousin des Atkins, entraînent le lecteur au cœur de l’été 1936. Le lecteur y retrouve certains indices comme : «Cette fille est trop belle, il faudrait lui tordre le cou tout de suite, avant que…» (p. 79) et cette phrase d’Olivia :

Toi, mon cousin Stevens, je t’ai reconnu tout de suite, entre dix mille je t’aurais reconnu, mais tu n’es pas bon et il ne fallait pas te laisser entrer. (p. 79)

Ces dernières sont très importantes pour l’intrigue et elles laissent percevoir le coupable, mais le lecteur ignore les motifs du meurtre et la façon dont les adolescentes ont été tuées.

Mais encore, Le livre de Nora laisse entrevoir ce qui a poussé Stevens à agir comme il l’a fait par le biais d’éléments comme la tempête, l’alcool, le mépris qu’il ressent pour les femmes, la folie tributaire du vent, le désir qu’il éprouve pour ses cousines, etc.

Mon père dit que Stevens est soûl comme une bourrique. Je prétends que c’est la fureur de la tempête qui le possède et bat à grands coups sur toute sa peau tendue comme un tambour.

Il parle, des mots à peine audibles, il appelle, est-ce moi, est-ce Olivia, il supplie, des prières confuses. Il est question de le suivre en pleine tempête, de vivre et de mourir avec lui dans un gouffre. (p. 133)

Cependant, ce n’est que dans Le livre de Perceval et de quelques autres que le corps de Nora est retrouvé et que Stevens est arrêté par les policiers. Il s’avère évident que Stevens a commis les meurtres. Son frère, Perceval, ne veut rien dévoiler car il a peur de la punition. Comme il le mentionne :

On voit très bien la ceinture rose, le bout avec une boucle métallique, dépasser de la poche de mon père. Une fois à la maison mon père jette la ceinture dans le poêle qui chauffe pour le souper. Une odeur de roussi se répand dans la cuisine, tandis que je mange ma soupe aux pois. Je pense à la robe rose de Nora. Mais je ne le dirai à personne où je serai fouetté. (p. 180)

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Toutefois, ce n’est que dans les dernières pages du livre que Stevens explique comment il a tué d’une façon très violente ses cousines et comment il s’est débarrassé des corps.

La paix du monde sur la mer, son clapotis léger contre la barque, la lune blanche, tandis que j’emmène mes cousines au large, alourdies de pierres et de cordes. L’étonnement, rien que l’étonnement, s’enfonce dans ma poitrine, telle la lame d’un couteau. Me déchire lentement. (p. 249)

Et pourtant, il a été acquitté…

P.S. Tu seras peut-être étonné, old Mic, si je te dis qu’aux assisses de février 1937 j’ai été jugé et acquitté, mes aveux à McKenna ayant été rejetés par la cour et considérés comme extorqués et non conformes à la loi. (p. 249)

Un livre à découvrir, à lire, à relire pour aller à la rencontre de ces fous de Bassan gravitant autour de la terre de Griffin Creek, pour explorer avec eux les eaux sombres les entourant, pour retrouver leur regard immuable…Comme le suggère Anne Hébert :

Le fou de Bassan modère soudain sa vitesse, ferme à moitié ses ailes, se laisse tomber, tête première, comme une flèche, à la verticale. Ne ferme ses ailes qu’au moment de toucher l’eau. Faisant gicler dans l’air un nuage d’écume. L’air si souvent contemplé cet oiseau superbe. Le retrouver intact et bien dessiné. Il suffit d’une image trop précise pour que le reste suive, se réveille, recolle ses morceaux, se remette à exister, tout un pays vivant, repêché au fond des eaux obscures. Griffin Creek, remué dans ses eaux natales par une nuée d’oiseaux affamés, remonte à la surface, étale ses grèves, ses herbes marines, ses rochers abrupts là où autrefois grimpaient des escaliers de bois pour la pêche à la baleine. (p. 238)

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Yves Simoneau a réalisé un film à partir de ce bouquin. Vous pouvez voir un extrait :

J’espère que ce billet a suscité votre intérêt par rapport à ce magnifique bouquin, une lecture indispensable en littérature québécoise.

Au fait, qu’en pensez-vous?

Bien à vous,

Madame lit

Hébert, Anne. Les fous de Bassan, Paris : Éditions du Club Québec Loisir, 1982, 248 p. ISBN 2-02-006243-7