Madame lit Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

« Vieillir n’est, au fond, pas autre chose que n’avoir plus peur de son passé. »
Chère Lectrice, Cher Lecteur,
J’ai copié Sacha du blogue Des romans, mais pas seulement puisque parfois, elle écoute des romans audio et je trouve cette façon de faire intéressante. Comme je croule sous les lectures (je suis énormément en retard avec mes services de presse), je suis malade en ce moment, j’ai décidé d’opter pour l’écoute de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig pour participer aux Feuilles allemandes (j’essaye d’être fidèle à ce rendez-vous). Je n’ai absolument pas regretté mon choix de bouquin.
Vingt-quatre heures de la vie d’une femme
Dans une pension de la Riviera où deux couples, une vieille dame anglaise et un homme sont en désaccord sur leur perception d’un événement qui s’est déroulé auparavant. Une femme mariée, Mme Henriette, s’est enfuie avec un homme plus jeune qu’elle, laissant derrière elle deux fillettes et un époux éploré. Seul l’homme prend la défense de Mme Henriette et la vieille dame anglaise, Mrs C…, qui cherche à tempérer la discussion. Puis, le lendemain, elle convie le jeune homme à sa chambre, car elle a un secret et elle désire le lui partager.
Mes impressions
J’ai tout simplement adoré cette histoire qui joue merveilleusement bien avec les sentiments de l’âme humaine. Qui sait ce qui se cache dans la passion ? En tous les cas, c’est ce que tente d’explorer Zweig avec les femmes qu’il met en scène dans son récit. Comme le mentionne Mrs C… autour de la table devant les autres :
« – I don’t know, if I would. Perhaps I might do it also. »
J’aime les personnages de vieilles femmes qui ont l’art de terminer la discussion en cherchant à faire réfléchir son locuteur. Elle aborde les vingt-quatre heures qu’elle a vécues alors qu’elle avait 42 ans :
« – Donc, je vous ai déjà dit que je voudrais vous raconter un seul jour de ma vie : le reste me semble sans importance, et ennuyeux pour tout autre que moi. Jusqu’à mes quarante-deux ans, il ne m’arriva rien que de tout à fait ordinaire. »
Il est important de relever le terme rien dans cette confession. Les femmes, mariées très jeunes, souvent par obligation ou en fonction de leurs titres aristocratiques, semblent vivre un vide existentiel profond tributaire de leur mariage. Elles s’ennuient avec leur époux, cherchent le frisson, l’abandon de soi, la passion. Elles tentent le tout pour le tout. Pour Mrs C…, le casino et l’observation des mains viennent combler la futilité de son existence jusqu’à ce qu’elle rencontre un jeune homme voulant mettre fin à ses jours. Elle l’a vu au casino jouer et elle est tombée sous le charme de ses mains magiques. Elle est attirée tel un papillon devant une lumière par lui, car il vient illuminer la noirceur de son existence.
« – Jamais encore (il faut sans cesse que je le répète), je n’avais vu un visage d’où la passion jaillissait tellement à découvert, si bestiale, dans sa nudité effrontée, et j’étais tout entière à le regarder, ce visage…, aussi fascinée, aussi hypnotisée par sa folie que ses regards l’étaient par le bondissement et les tressautements de la boule en rotation. »
Cette passion, elle va la ressentir dans tout son corps lorsqu’elle est avec lui. Elle semble prisonnière de ce « coup de foudre noir », car elle sent qu’il est habité par quelque chose de terrible comme l’anéantissement, le désespoir, la misère humaine. Comme elle le révèle :
« – Aucun sculpteur, aucun poète, ni Michel-Ange, ni Dante, ne m’a jamais fait comprendre le geste du désespoir suprême, la misère suprême de la terre d’une façon aussi émouvante et aussi puissante que cet être vivant qui se laissait inonder par l’ouragan, – déjà trop indifférent, trop fatigué pour se garantir par un seul mouvement. »
Ainsi, elle l’amène pour ne pas qu’il se suicide dans un petit hôtel, car il pleut et elle craint pour sa vie. Elle veut le sauver. Durant cette nuit, elle est Éros, au sens freudien, et lui est Thanatos.
« – Et cette nuit fut tellement remplie de luttes et de paroles, de passion, de colère et de haine, de larmes de supplication, d’ivresse qu’elle me parut durer mille ans et que nous, ces deux êtres humains qui chancelaient enlacés vers le fond de l’abîme, l’un enragé de mourir, l’autre en toute innocence – nous sortîmes, complètement transformés de ce tumulte mortel, différents, entièrement changés, avec un autre esprit et une autre sensibilité. »
En se réveillant de cette nuit, Mrs C…, en observant l’homme de vingt-quatre ans couché dans le même lit qu’elle, ressent un sentiment très fort, comme si elle était habitée par la béatitude et qu’elle vivait une renaissance.
Elle retourne à son hôtel, choisit de ne plus porter ses vêtements de deuil, elle le retrouve et elle écoute son histoire avec bienveillance. Puis, elle réussit à l’amener dans une église pour lui faire jurer d’abandonner sa passion du jeu.
« – Répétez après moi, fis-je, en tremblant moi-même d’émotion. Répétez après moi : Je jure, – Je jure, répéta-t-il, puis je continuai : – que je ne prendrai jamais plus part à un jeu de hasard, de quelque nature qu’il soit, et que je n’exposerai plus ma vie et mon honneur à cette passion. »
Elle croit alors qu’elle l’a sauvé jusqu’à la fin de sa vie. Elle lui donne de l’argent pour qu’il achète un billet de train afin qu’il retourne auprès des siens. Il accepte et s’en va. Elle, elle ressent de la déception. Elle aurait voulu qu’il la supplie de rester auprès de lui, qu’il l’embrasse avec passion. Au lieu de cela, il la considère comme une sainte. Elle est habitée par le feu qu’il a allumé en elle. De retour à son hôtel, elle se sent prisonnière d’une ivresse et elle décide sur un coup de tête de partir avec lui et d’aller le rejoindre à la gare. Elle souhaite tout faire pour ne pas être séparé de lui. Mais l’homme n’est pas à la gare. La passion qu’elle ressent se heurte à une profonde déception. Elle va au Casino et elle essaye de le faire sortir de cet enfer, mais tel un possédé, il refuse. Il joue avec l’argent qu’elle lui a donné.
Ces femmes qui veulent tout abandonner pour suivre leur passion, cherchent la plupart du temps une mission tributaire de l’éducation religieuse qu’elles ont reçue. Dans ce livre, Mme C… veut sauver le jeune homme de son péché, de sa folie : le jeu. Sa passion à elle se confronte à celle de l’autre. Le choc des sentiments s’avère puissant.
Je vous recommande cette histoire :
- Si vous aimez les récits intenses ;
- Si vous voulez poursuivre (comme moi) votre découverte de l’univers de Zweig
- Si vous voulez être témoin du génie de Zweig par les descriptions que l’on retrouve dans cette histoire de l’âme humaine et de sa folie
J’ai écouté le livre audio pour participer aux Feuilles allemandes organisées par Eva et Patrice.
Bien à vous,
Madame lit
Zweig, Stefan (2023). Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, (la Verve et la Plume) [Livre audio], YouTube
Vous avez remarqué une faute dans mon article ? Écrivez-moi à lit.madame@gmail.com et il me fera plaisir de la corriger. Je ne suis pas parfaite… et il m’arrive aussi d’en faire. Merci et bonne lecture !!!
Cet article contient des liens d’affiliation grâce à un partenariat avec la coopérative des Librairies indépendantes du Québec. Vous pouvez commander le livre audio de Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme , par le biais du site Web des Libraires grâce à un lien sécurisé. Je recevrai une petite redevance qui ne vous coûtera rien.



Bonsoir Nathalie, je garde un excellent souvenir de « 24h de la vie d’une femme », lu dans ma jeunesse ! Beaucoup d’émotions et de passions, comme dans la plupart des nouvelles de Zweig. J’ai justement lu « Lettre d’une inconnue » il y a quelques jours et c’est aussi une histoire très émouvante. Merci, bonne soirée !
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Bonsoir Marie-Anne. Je suis contente de savoir que nous avons une perception et une appréciation des écrits de Zweig. Il est vraiment un grand écrivain. J’ai déjà lu «Lettre d’une inconnue» et j’en garde un excellent souvenir. Merci et bonne soirée !!!
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J’ai découvert l’auteur avec ce titre, adolescente, j’avais adoré… et Zweig ne m’a depuis jamais déçue ! Je n’ai pas testé la lecture audio, qui ne me tente pas vraiment, mais je comprends que c’est une bonne solution quand on a besoin d’avancer dans ses lectures 🙂
Ingannmic (https://bookin-ingannmic.blogspot.com/)
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Oui, je dois te dire que c’est la première fois que je tente l’expérience de l’audio. Je ne voulais pas commencer à stresser… Au contraire, écouter se faire raconter une histoire, m’a ramenée dans mes souvenirs d’enfance. Une belle expérience à renouveler. Merci Ingrid! 🙂
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Je l’ai lu il y a longtemps, vers mes 20/25 ans, et il ne m’est malheureusement pas resté en tête plus que ça. Ce n’était peut-être pas le bon moment. Je pense lui redonner une chose pour voir s’il me « parle » davantage. De Zweig, j’avais en tout cas apprécié « Amok » dont je me souviens beaucoup mieux. Merci pour ce billet !
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Je crois qu’il faut lire cette histoire plus tard dans sa vie pour en apprécier toute la portée et la richesse des personnage dans ce petit livre. Merci pour ton commentaire ! 🙂
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Je me suis aussi mise à écouter des livres audio cette année (pour l’instant surtout des polars) et j’aime beaucoup. Selon moi, Zweig est une valeur sûre et je suis d’accord avec toi que ses livres se prêtent parfaitement pour une écoute en audio. Dans le passé, j’ai écouté La lettre d’une inconnue et j’ai vraiment beaucoup apprécié ce moment suspendu. Je suis très contente que tu aies passé un bon moment avec ce livre et j’espère qu’il t’a apporté un peu de douceur dans ton quotidien. Je te souhaite un bon rétablissement, chère Nathalie.
Merci beaucoup de ta participation, j’ai pris un grand plaisir à te lire.
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Merci beaucoup Eva, j’avais de nobles intentions en ce mois autour des feuilles allemandes, mais bon. Santé oblige. J’espère de ton côté que vous allez tous bien. Merci et il faudrait peut-être une bonne fois organiser une semaine dédiée aux livres audio! (Cela laisserait le temps à chacun de publier son article). 😉
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Oh, tu me donnes envie de redécouvrir ce roman de cette façon ! En plus, je l’ai lu jeune et il aura sans doute une tout autre résonance maintenant que j’ai passé l’âge de la narratrice 😊. Pour les livres audio, Sylire les recense chaque mois si tu veux à la fois piocher des idées et contribuer à son rendez-vous :
https://sylire.over-blog.com/2025/10/ecoutons-un-livre-octobre-2025.html
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Merci ! Je vais aller jeter un coup d’œil au site de Sylire. Cette histoire doit certainement résonner différemment lorsque nous sommes un peu plus âgées.
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