Madame lit La mort à Venise

Chère lectrice, Cher lecteur,

Comme je voulais participer aux feuilles allemandes 2019 d’Eva et Patrice du blogue Et si on bouquinait un peu?, j’ai choisi de relire La mort à Venise de Thomas Mann. Tout d’abord, que raconte cette histoire? Un écrivain de Munich, Aschenbach, décide de se rendre à Venise après une rencontre bouleversante. Il s’installe au Grand Hôtel des Bains et il devient fasciné par un jeune garçon polonais, Tadzio. Mais, Aschenbach ne vivra pas longtemps car il meurt de l’épidémie de choléra asiatique sur la plage en fixant l’objet de sa passion, l’adolescent.

J’ai trouvé particulièrement intéressant d’établir des liens entre le courant littéraire dont est issue cette nouvelle, c’est-à-dire le décadentisme et les personnages. Ce livre est pratiquement la dernière grande manifestation du mouvement décadentisme en littérature.

Le décadentisme et La mort à Venise

Il importe de mentionner que le personnage du dandy s’avère tributaire de ce courant littéraire. Ainsi, Aschenbach apparaît comme le dandy par excellence. Il est dans une quête du beau et le fait de se retrouver à Venise (ville de la fièvre, de la mort et de la vie), la ville de la décadence par excellence, est un choix conscient de la part de l’auteur. C’est le summum pour un dandy de s’y retrouver pour mourir.   

Une autre des caractéristiques du décadentisme est le recours aux mythes grecs afin peut-être de présenter une réalité autre se détachant par le fait même du courant réalisme. Ainsi, le lecteur peut remarquer que l’écrivain a recours à des figures mythologiques comme Éros, Hadès, les nymphes, etc. Le personnage de Tadzio s’avère lui-aussi indissociable de l’influence grecque. Dès qu’Aschenbach pose ses yeux sur l’adolescent, ce dernier s’inscrit dans un registre tributaire de la période hellénistique.

La pâleur, la grâce sévère de son visage encadré de boucles blondes comme le miel, son nez droit, une bouche aimable, une gravité expressive et quasi divine, tout cela faisait songer à la statuaire grecque de la grande époque, […]. p. 64

Tadzio demeure tout le long du récit associé à la pensée grecque. La référence à un temps mythique peut proposer une ouverture sur l’ailleurs, une recherche de l’art pour l’art. Dans l’esprit de la décadence, l’influence hellène dévoile une réappropriation de la beauté des corps, concept rejeté par le christianisme tout comme le destin individuel. L’être humain explore son moi et revient à un certain individualisme. Donc, par le biais de cette recherche identitaire intérieure, l’écriture décadente s’inscrit dans la dynamique du romantisme. C’est la religion de l’individu qui se profile.  

Par ailleurs, le thème de la passion d’un vieil homme pour un jeune garçon renvoie à L’apologie de Socrate, autre élément rattaché à l’Antiquité.      

Mais encore, dans le récit, le mythe d’Orphée détient une place capitale. Ainsi, Orphée est l’époux de la nymphe Eurydice. La jeune femme meurt car en voulant échapper à un berger entreprenant, elle se fait mordre par un serpent. Orphée, accablé par la douleur, décide de descendre chez Hadès afin d’aller chercher son épouse après avoir obtenu la permission de Zeus. Il se rend aux Enfers accompagné de sa lyre. Il arrache Eurydice à la mort à condition de ne pas la regarder avant d’atteindre le domaine des vivants. Alors qu’il est sur le point de franchir les portes de l’Enfer, Orphée doutant de la parole des dieux, se retournent puisqu’il souhaite voir si Eurydice le suit. Cette dernière disparaît alors pour toujours. Par son geste, Orphée a tenté de défier les divinités. De retour à Thrace, chez lui, Orphée demeure fidèle à Eurydice et rejette les avances des autres femmes. Celles-ci décident de le décapiter et elles jettent sa tête dans l’Hèbre où elle est ramassée à Lesbos.

Dans La mort à Venise, le lecteur retrouve ce mythe par le biais du rêve d’Aschenbach. En rêvant, Aschenbach s’associe à Orphée. Par exemple, l’utilisation d’un terme comme «chant de flûte» ou encore la présence d’une bacchanale semblent témoigner de cette association. Pour faire suite, le rêve d’Aschenbach apparaît relié à la mort d’Orphée. À cet égard, les femmes, à l’intérieur du rêve, sont rattachées aux Bacchantes. Ces femmes mythiques conduisent Orphée sur le chemin de la mort et la lui donnent. En étant associé à Orphée, Aschenbach a donc une préfiguration de sa propre mort.

Et le dormeur était avec eux, il était en eux; et son rêve venait de le livrer à la divinité étrangère. Oui, il venait à s’incarner en chacun de ceux qui avec des gestes de furie et de massacre se jetaient sur les bêtes et engloutissaient des lambeaux fumants de leurs chairs, lorsque pour la suprême offrande du dieu mêlée sans nom finit par se produire sous la mousse saccagée. Et son âme connût le goût de la luxure, l’ivresse de s’abîmer et se détruire. (p. 121)

Dans la nouvelle de Thomas Mann, le thème de la poursuite évoque aussi le mythe d’Orphée. Orphée poursuit Eurydice jusque chez Hadès. Aschenbach ne cesse de se déplacer en fonction de l’objet de son désir, le jeune adolescent Tadzio.

Le beau Tadzio s’en allait en flâneur; on pouvait le rejoindre, et Aschenbach pressa le pas. Il l’atteint sur le chemin de planches en arrière des cabines, veut lui poser la main sur la tête ou sur l’épaule et il a sur les lèvres un mot banal, une formule de politesse en fiançais; […], craignant d’avoir trop longtemps suivi de si près le bel adolescent, […]. (p. 92)

Tadzio peut être associé à Eurydice. Aschenbach le file continuellement. Tadzio devient l’obsession du vieil écrivain, le motif de la poursuite, par sa beauté et par son charme.Tadzio assume donc le rôle d’Eurydice.

De surcroît, c’est dans la mort et dans l’oubli des choses reliées à la vie que l’artiste donnera sa plus belle œuvre. À l’image d’Orphée après s’être fait couper la tête par les Baccantes donnant son plus beau chant, Aschenbach, avant de mourir écrit les plus belles pages de sa carrière : «Jamais il n’avait senti la volupté du Verbe plus délicieusement, jamais si bien compris que le dieu Eros vit dans le Verbe, […] » (p. 91). Son art atteint une plénitude, une continuité au-delà de la mort.

Donc, La mort à Venise de Thomas Mann apparaît clairement comme une nouvelle importante de la décadence tardive. Le mythe d’Orphée a permis de relever divers thèmes propres à ce mouvement littéraire. Cette nouvelle de l’écrivain allemand cherche à révéler la beauté de l’art liée à la mort. Le mythe d’Orphée tente de le démontrer par cette quête du beau à travers l’imaginaire grec.  

Aimez-vous cette nouvelle de Thomas Mann?

Aimez-vous comme moi les romans issus du décadentisme?

Bien à vous,

Madame lit

MANN, Thomas, La mort à Venise, traduit de l’allemand par Félix Bertaux et Charles Sigwalt, Paris, Fayard, coll. Le Livre de Poche, 1971, 189 p.

ISBN : 2-253-00645-9

Cet article contient des liens d’affiliation grâce à un partenariat avec la coopérative des Librairies indépendantes du Québec. Vous pouvez commander La mort à Venise par le biais du site Web des Libraires grâce à un lien sécurisé.

10 commentaires »

  1. Merci beaucoup pour cette analyse très passionnante. J’ai lu ce livre il y a très longtemps, je l’ai beaucoup aimé mais il faudrait le relire pour pouvoir en dire un peu plus. C’est le deuxième billet pour Thomas Mann – Je suis très contente qu’il soit lu dans le cadre des feuilles allemandes. Merci pour le partage et à très bientôt pour mon livre québécois 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Comme j’ai lu Seule Venise et que j’en suis aux pavés inégaux de Venise avec Proust j’ai vraiment le goût de lire ce livre.
    Le thème du décadentisme dont ut parles m’intrigue.
    Un roman qui conviendrait pour le défi du mois qui commence en ce jour…

    Aimé par 1 personne

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