Madame lit Du domaine des Murmures de Carole Martinez

« Je suis Esclarmonde, la sacrifiée, la colombe, la chair offerte à Dieu, sa part. » (p. 19)
Chère Lectrice, Cher Lecteur,
Pour notre rencontre mensuelle du Club de lecture Les têtes à Papineau, nous avons plongé dans Du domaine des Murmures de Carole Martinez publié le 18 août 2011 aux éditions Gallimard. Il fallait bien que j’aille à la rencontre d’Esclarmonde et de sa réclusion le temps d’un roman. J’avais beaucoup entendu parler de ce livre sur la blogosphère surtout, il me semble, parce que l’autrice avait remporté le prix Goncourt des lycéens en 2011.
Du domaine des Murmures
En 1187, au domaine des Murmures, à 15 ans, Esclarmonde est donnée en mariage par son père à Lothaire de Montfaucon, un chevalier connu pour sa rudesse envers les femmes et pour ses compétences sur les champs de bataille. Le jour de ses noces, au moment de dire oui, cette dernière refuse. Elle mentionne qu’elle désire épouser Dieu et pour ce faire, elle souhaite devenir une recluse. Son père et son entourage n’ont d’autres choix que de se plier à sa volonté. S’amorce alors la construction de sa tombe, annexée à la Chapelle bâtie en l’honneur de Sainte-Agnès, morte en martyr à 13 ans pour avoir refusé de se marier à d’autres que le Christ. Avant d’y entrer, Esclarmonde va vivre un traumatisme qui aura des répercussions jusque dans son cloître. Réussira-t-elle à vivre en communion totale avec Dieu ? Au temps des Croisades, quel sort est réservé aux emmurées et aux gens du Domaine ? À 15 ans, Esclarmonde a-t-elle fait le bon choix ?
Mes impressions
Je dois avouer d’emblée que j’ai beaucoup aimé cette lecture pour deux raisons. D’une part, j’ai apprécié découvrir un univers axé sur la réclusion. À vrai dire, je ne savais même pas que des recluses avaient existé. Il faut dire que je partais de loin ! D’autre part, j’ai aimé la plume poétique de l’autrice qui grâce à cette dernière a créé un univers marqué par le mystère, le surnaturel, le conte.
Débutons par le personnage cloîtré, Esclarmonde. En donnant la parole à une jeune fille de 15 ans, emmurée, l’autrice a réussi à capter mon attention, et ce, dès le départ.
« Je suis l’ombre qui cause.
Je suis celle qui s’est volontairement clôturée pour tenter d’exister.
Je suis la vierge des Murmures.
À toi qui peux entendre, je veux parler la première, dire mon siècle, dire mes rêves, dire l’espoir des emmurées. » (p. 17)
J’avais tout de suite envie de découvrir son histoire, ses motivations, et surtout, son lieu de vie : son reclusoir. Ensuite, je me suis mise à fouiller sur le Web des sites abordant le vécu des recluses au Moyen Âge. Ainsi, j’ai découvert que la plupart des villes de l’Occident au Moyen âge étaient dotées de « recluseries » et ces dernières se retrouvaient pour la plupart à l’entrée des villes. Être emmurée permettait à la recluse de retrouver un peu d’indépendance et de ne pas être obligée d’épouser un homme qu’elle n’aimait pas. Comme il est mentionné sur le site Slate :
« La recluse (c’est une femme dans la plupart des cas) qui y demeure a fait le serment de se consacrer à la prière et à la pénitence jusqu’au terme de sa vie. Elle prie pour les morts enterrés dans le cimetière voisin, pour la fertilité des terres, pour la protection de l’église et du donjon, pour l’opulence de la cité dont lui parvient le murmure étouffé. Elle prodigue conseils et bénédictions aux bourgeois qui viennent la consulter.
Bref, elle honore une société qui ne la concerne déjà plus: en franchissant le seuil du reclusoir juste avant qu’on n’en scelle l’entrée, elle a pénétré dans son propre tombeau. D’ailleurs, la cérémonie qui précède cet enfermement est calquée sur les rites de l’enterrement: la recluse reçoit l’extrême-onction, entend un requiem et devient, dès lors, «morte au monde» aux yeux de ses contemporains. »
C’est ce qui se passe pour Esclarmonde. Comme elle le mentionne :
« J’ai ensuite assisté, prosterné, à mes propres funérailles. Entouré de membres du chapitre de Saint-Jean et de mon frère Benoît, l’archevêque a célébré la messe des morts en la toute jeune chapelle de Sainte-Agnès à peine sortie de terre. » (p. 46)
J’ai trouvé que la solution qu’avaient les femmes pour se sortir d’un mauvais mariage et pour retrouver leur indépendance terrible, morbide. La condition des femmes était absolument épouvantable, violente et dépendante de la loi du père, de l’époux, du clergé. Nous sommes loin de l’amour courtois souvent véhiculé dans les films ou dans les livres. La lectrice que je suis a vécu l’enfermement d’Esclarmonde avec fascination et répulsion. Comme si les pulsions de vie se fondaient dans les pulsions de mort. Donc, j’ai beaucoup apprécié découvrir le vécu, l’horaire et les communications d’une recluse.
Mais encore, il faut lire ce livre pour la plume de l’autrice. Dès le départ, elle nous ouvre la porte du domaine comme dans un conte pour aller écouter les murmures des femmes coulant entre les murs de pierre du domaine.
« Entre dans l’eau sombre, coule-toi dans mes contes, laisse mon verbe t’entraîner par des sentes et des goulets qu’aucun vivant n’a encore empruntés.
Je veux dire à m’en couper le souffle.
Écoute ! » (p. 18)
Le procédé narratif employé par l’autrice s’avère particulièrement génial, car l’instance lectrice est amené à jouer un rôle actif dans le récit : celui de confident d’Esclarmonde.
Voici aussi un extrait où la plume poétique vient créer un effet chez la lectrice ou le lecteur. Ainsi, la narratrice présente une description de son enfant :
« Dans mon cou, il soufflait fort son amour fou et je tremblais à l’idée de devoir bientôt me priver de ses doigts emmêlés dans mes cheveux, de sa douceur, de sa chaleur. Sa peau sentait le dehors, le vent dans les grands arbres, l’herbe fraîchement fauchée, les lilas, et son haleine parfumait ma tombe de miel et de fruits. Il frottait tendrement sa joue ou sa tignasse blonde si pleine de soleil contre ma peau sèche. » (p. 139)
Les descriptions de l’autrice sont vraiment réussies que ce soit celles de l’enfant, de Bérengère ou encore de la guerre sainte. Elle puise dans l’inconscient collectif des images de terreur ou encore fantastiques pour nous confronter à nos peurs.
Un magnifique livre sur une époque où il était bien difficile de vivre en tant que femme… Parfois, il suffit d’un songe pour nous ouvrir l’esprit à l’autre…
Je vous recommande ce livre si :
- Vous souhaitez découvrir la vie d’une recluse
- Vous voulez aller à la rencontre d’une autrice possédant une magnifique plume
- Vous aimez les histoires du Moyen Âge
Marie-Anne du blog La Bouche à Oreilles a également lu ce livre. N’hésitez pas à découvrir sa perception en cliquant sur le nom du blog.
Avez-vous déjà lu livre de Carole Martinez ?
Bien à vous,
Madame lit
Carole Martinez, Paris, Folio, 2014, 225 p.
ISBN : 978-2-07-045049-7
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Ça a dû en effet être une bien belle et intéressante lecture. J’en prends note (même si ce ne sera pas pour tout de suite!), merci!
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C’est le genre de lecture à découvrir! Merci! 🙂
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J’ai trouvé également cette lecture magnifique. Je n’ai pas lu d’autres livres de cette actrice mais ta belle chronique me donne envie de prolonger ce beau souvenir 😊.
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Merci beaucoup! Je vais tenter de lire son premier bouquin.
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Quel terrible destin que celui des emmurées! Et en même temp, quel paradoxe car cela leur permettait aussi de rester libres malgré tout. Merci pour ce beau billet.
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Le destin des femmes à cette époque était terrible… Merci!
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