Madame lit Le libraire de Gérard Bessette

« Vous savez bien ce que je veux dire, voyons ! Des livres qu’il ne faut pas mettre entre toutes les mains.» (p. 67)
Chère Lectrice, Cher Lecteur,
En avril, l’organisatrice, Moka, du défi Les Classiques, c’est fantastique a proposé la consigne suivante aux participantes et aux participants :
« Avril: Le XXe siècle à l’honneur
Après l’Antiquité et le XVIIIe siècle, c’est maintenant au XXe de nous réserver ses titres phares. Le plus difficile sera de faire un choix ! »
Comme je souhaitais présenter un roman québécois, mon choix s’est tourné vers Le libraire de Gérard Bessette. Ce livre aborde les romans mis à l’indexe par le clergé, alors ce sujet me fait penser à ce qui se passe chez nos voisins américains. Ce roman a été publié en 1960 alors que le Québec était encore dans ce que nous appelions sa période de La Grande noirceur.
Tout d’abord, qui est Gérard Bessette ?
Selon Katia Stockman du site Web de L’île (L’infocentre littéraire des écrivains québécois) :
« (Sabrevois, le 25 février 1920 – Kingston, le 21 février 2005 ) Romancier, poète et essayiste, Gérard Bessette a fait ses études à l’Université de Montréal, où il a obtenu un doctorat ès lettres en 1950. À partir de 1947, il est professeur de français dans plusieurs institutions universitaires et collégiales. De 1960 à sa retraite, il enseigne à l’Université Queen’s de Kingston.
L’oeuvre littéraire de Gérard Bessette, où se côtoient poèmes, essais et romans, a été couronnée de nombreuses distinctions : en 1947, le deuxième prix littéraire de poésie de la province de Québec; en 1961 le Prix du Grand jury des Lettres pour Le Libraire; le Grand Prix du Gouverneur général pour L’incubation en 1965 et pour Le Cycle en 1971; le Prix Athanase-David pour l’ensemble de son oeuvre en 1980. Il a été élu à la Société royale du Canada en 1966.
Gérard Bessette construit ses romans à partir de bribes de souvenirs, ce qui lui a valu une comparaison avec le nouveau roman français, surtout pour L’incubation. Son registre change beaucoup d’un livre à l’autre et s’étend du réalisme satyrique du Libraire au monologue épique des Anthropoïdes, en passant par le style populiste de La bagarre. Toute son oeuvre a cependant la même habileté à rendre la complexité des rapports entre l’individu et le collectif, son inconscient, sa violence et ses mythes. »
Le libraire
Hervé Jodoin quitte Montréal pour Saint-Joachim, un petit village du Québec, pour aller travailler en tant que libraire, car il y a un poste à pourvoir. Rapidement, il réalise que le propriétaire entrepose des livres censurés par le clergé dans un capharnaüm. Il a la clef et il peut en vendre selon son impression sur les clients. Cependant, il vend L’Essai sur les mœurs à un collégien et le curé s’en mêle en accusant le propriétaire de la libraire M. Chicoine de ne pas respecter la loi du clergé. Le village est sans dessus dessous et Jodoin devra prendre des décisions ou pas.
Mes impressions
Je suis heureuse d’avoir enfin pu lire ce classique québécois avec ce personnage qui semble inspiré de Meursault ! Au Québec, il est vrai, nous avons connu une période de censure. Selon Mathieu-Robert Sauvé dans un article paru dans Le journal de Montréal :
« Depuis le 16e siècle et jusqu’en 1966, le Vatican a publié chaque année un recueil de livres considérés problématiques à différents degrés», signale Mme Ménard.
Les titres qui y figuraient étaient l’œuvre de Voltaire, Victor Hugo et Baudelaire, mais on trouvait aussi des livres écrits au Canada français, qui étaient étudiés par la Congrégation de l’Index. Les exégètes donnaient une cote au livre.
Agaguk, d’Yves Thériault, a obtenu la pire évaluation («Dangereux») en raison de la sexualité et de la violence qu’on y trouve. Certains auteurs voyaient toute leur œuvre interdite (Index librorum prohibitorum) – ce fut le cas d’Émile Zola, en France – alors que d’autres recevaient la condamnation opera omnia pour un seul ouvrage. »
Je trouve cette période fascinante, mais je ne voudrais pas revenir à cette domination de la part du clergé et du fait qu’il avait le pouvoir de mettre des livres à l’index.
Alors, Le libraire de Gérard Bessette cherche à critiquer le traditionalisme de la société québécoise, car la lecture est perçue comme une mauvaise activité et il faut contrôler les pensées du peuple pour les dominer. Même l’endroit où est située la librairie n’échappe pas à l’oeil du curé :
« La librairie se trouvait dans Saint-Joachim, à deux pas du presbytère; par conséquent, sous la surveillance morale de M. le curé – et il s’y débitait des livres condamnables ! » (p. 126)
L’obscurantisme domine et son héros où anti-héros joue de finesse avec les pensées des uns et des autres. J’ai adoré ! Voici un extrait qui m’a fait pouffer de rire !
« Au bout d’un certain temps, M. le Curé est descendu et m’a demandé de la même voix confidentielle si nous n’avions pas en stock “ certains livres dangereux ”. Je l’ai regardé l’air perplexe en relevant les sourcils et l’ai prié de m’éclairer sur ce qu’il entendait par “ livres dangereux ”. Un soupçon d’impatience a percé dans sa voix : “Vous savez bien ce que je veux dire, voyons! Des livres qu’il ne faut pas mettre entre toutes les mains.” Je lui ai répondu que je n’en savais rien, attendu que je ne lisais pas moi-même et que, même si j’avais lu, je n’aurais pas osé porter de jugement là-dessus. Il m’a fixé quelques instants sans bouger. Il se demandait sans doute si j’étais aussi stupide que j’en avais l’air. » (p. 65-66)
Je vous recommande ce classique sans hésitation. C’est un grand livre !
L’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
Bien à vous,
Madame lit
Gérard Bessette, Rosemère, Éditions Pierre Tisseyre, 1993 [1960], 143 p.
ISBN : 978-2-89051-500-0
Vous avez remarqué une faute dans mon article ? Écrivez-moi à lit.madame@gmail.com et il me fera plaisir de la corriger. Je ne suis pas parfaite… et il m’arrive aussi d’en faire. Merci et bonne lecture !!!
Cet article contient des liens d’affiliation grâce à un partenariat avec la coopérative des Librairies indépendantes du Québec. Vous pouvez commander Le libraire de Gérard Bessette par le biais du site Web des Libraires grâce à un lien sécurisé. Je recevrai une petite redevance qui ne vous coûtera rien.



Bonjour Nathalie, je suis contente car pour une fois j’ai lu ce livre dont tu parles ! J’ai adoré « le libraire » de Gérard Bessette dont le héros m’a fait tellement rire et qui a une philosophie de la vie tellement étonnante. C’est vraiment un livre génial. Merci de m’avoir rappelé ce bon souvenir de lecture. Bonne fin de journée 😊
J’aimeAimé par 1 personne
J’ai adoré aussi ce personnage! 🙂 On ne s’ennuie pas du tout avec cette lecture! Merci et bonne soirée!
J’aimeAimé par 1 personne
J’ignorais que les choses étaient allées jusqu’à mettre des livres à l’index ! Ce libraire va me plaire, je pense. Belle découverte québécoise grâce à toi aujourd’hui encore !
J’aimeAimé par 1 personne
Merci et ces livres à l’index ce n’est pas si loin, 1960, tu imagines? Il a fallu ici la période qu’on appelle la Révolution tranquille pour que le Québec sorte de sa grande noirceur. J’espère que ce libraire te fera rire! 🙂
J’aimeJ’aime
Quand on voit la vague de censure qui touche actuellement les livres aux Etats-Unis, quel retour en arrière…
Et je note ce titre, La bouche à oreilles et toi m’avez convaincue par votre enthousiasme !
Ingannmic (https://bookin-ingannmic.blogspot.com/)
J’aimeAimé par 1 personne
Oui et c’est pour cela que j’ai choisi de lire ce bouquin. Cette censure chez nos voisins américains me perturbe beaucoup tout comme ses attaques à la liberté intellectuelle. Merci Ingrid! 🙂
J’aimeJ’aime
Toujours contente de découvrir de « nouveaux » auteurs québécois avec toi. En France, hormis les auteurs les plus récents, on a encore du mal à avoir de la visibilité sur les auteurs de nos cousins outre-Atlantique.
J’aimeAimé par 1 personne
Oui, je sais et je trouve cela dommage. Tandis que que nous, nous avons accès à la plupart de vos autrices et de vos auteurs. Merci!
J’aimeJ’aime
Comme toujours, c’est une découverte (je ne connais vraiment pas la littérature québécoise), et je découvre également ce pan de l’Histoire. Toujours un plaisir de te lire et d’apprendre des choses !
J’aimeAimé par 1 personne
Merci! C’est gentil! 🙂
J’aimeAimé par 1 personne
J’avoue mon ignorance, je ne connais pas du tout cet auteur… je rejoins Virginie, pourquoi est-il si compliqué de traverser l’Atlantique? C’est dommage !
J’aimeAimé par 1 personne
Je sais… pour nous, c’est très facile d’avoir accès à vos romans. Merci!
J’aimeJ’aime