Madame lit Chambres noires de Dominique Fortier
« Voici l’histoire d’une femme qui n’a eu d’existence publique que morte. »
— Dominique Fortier, Chambres noires, p. 9
Chère Lectrice, Cher Lecteur,
J’ai obtenu une copie en service de presse du dernier roman de Dominique Fortier, Chambres noires. Comme souvent avec cette autrice, j’aime me laisser surprendre par les figures qu’elle choisit d’explorer avec une sensibilité rare. Ici, elle donne la parole à Vivian Maier (1926–2009), photographe américaine d’origine française, dont le talent monumental est resté dans l’ombre de sa propre vie.
Nounou pour survivre, photographe pour exister, Maier a arpenté les rues de Chicago et de New York avec son appareil Rolleiflex, capturant « la lumière fêlée » du quotidien. Son œuvre, composée de plus de 100 000 négatifs, aurait pu disparaître à jamais si trois hommes, lors d’une vente aux enchères à Chicago en 2007, n’avaient pas acheté ses boîtes de négatifs à l’aveugle. Parmi eux, John Maloof a acquis la majorité de ces trésors. C’est grâce à lui que le monde a découvert, post mortem, le génie de cette femme invisible.
Vivian Maier : une existence fantôme
Maier, hospitalisée et incapable de payer ses entrepôts, ignorait que son art allait un jour briser le silence. Maloof, en tapant son nom sur Google après sa mort, n’a trouvé aucun résultat. Comme si elle n’avait jamais existé. Pourtant, son objectif avait saisi l’âme des villes, des anonymes, des instants volés. Trois des enfants dont elle s’était occupée ont même fait paraître sa nécrologie — sans savoir qu’ils contribuaient, sans le vouloir, à révéler l’une des plus grandes photojournalistes du XXe siècle.
Dominique Fortier tisse ici une méditation littéraire sur l’oubli et la mémoire, mais aussi sur la résilience de l’art. Elle établit un parallèle saisissant entre Maier et Emily Dickinson :
« Ce qui rapproche Vivian Maier d’Emily Dickinson, c’est une œuvre fantôme, inachevée et sauvage que chacune a poursuivie en secret des années durant, sans jamais la rendre publique, et que d’autres se sont chargés de faire connaître après leur mort. »
— Chambres noires, p. 17
L’ombre de la sœur disparue
Mais Chambres noires est aussi un dialogue intime avec l’enfance de l’autrice. Fortier y évoque sa sœur aînée, décédée à l’âge de trois ans, un « être fantôme » qui l’accompagne depuis toujours. Elle n’a aucun souvenir d’elle, si ce n’est les photos de famille où cette petite silhouette flotte, comme un écho.
Ce livre devient alors le lieu de collision entre deux destins : celui de Maier, dont l’œuvre a été révélée après sa mort, et celui de cette sœur, dont la présence se devine dans les silences du passé. Fortier écrit :
« Si j’ai choisi de continuer, c’est parce que je persiste à croire, envers et contre tout, que l’intuition, l’imagination, la mise en récit sont parfois les seules façons de nous révéler à nous-même et les uns aux autres, de nous reconstruire à travers nos histoires entrelacées. »
— Chambres noires, p. 124
Elle interroge aussi, avec une fragilité poétique, l’empreinte indélébile de l’enfance :
« Mais sait-on jamais l’empreinte que laisse sur nous notre enfance, ce qu’elle nous impose et ce qu’elle nous vole ? Ce qu’elle nous offre et ce qu’elle nous retire irrémédiablement ? »
— Chambres noires, p. 204
Le jeu des chambres noires
Le titre, Chambres noires (au pluriel), n’est pas anodin. Ces pièces obscures où se développent les photos de Maier deviennent une métaphore de sa vie : un espace clos où se joue la dualité entre lumière et obscurité, entre visibilité et invisibilité. Comme sa sœur, dont l’image hante les archives familiales, Maier a elle aussi exploré la notion de double à travers ses autoportraits, jouant avec les reflets et les ombres.
Dominique Fortier signe ici un roman hybride, à la fois biographie, essai littéraire et confession, où se mêlent l’histoire de Maier, ses propres fantômes et une réflexion universelle sur la place de l’art dans nos vies.
À qui ce livre s’adresse-t-il ?
Je le recommande sans hésiter à :
- Aux lecteurs et lectrices de Dominique Fortier : comme toujours, elle y déploie une prose riche, subtile et profondément humaine.
- Aux amoureux de la photographie : pour découvrir l’œuvre d’une artiste méconnue, mais aussi pour réfléchir à ce que signifie capturer l’invisible.
- Aux passionnés de littérature introspective : ceux qui aiment les livres qui résonnent longtemps après la dernière page.
- À quiconque s’est déjà demandé comment une vie peut basculer entre ombre et lumière, entre oubli et postérité.
Ce livre vous intéresse ?
Il est disponible en librairie et en ligne ! Merci aux Éditions Alto pour leur confiance !
Bien à vous,
Madame lit


Oh!!! Merci pour cette critique! Dominique Fortier est l’une de mes autrices préférées et je suis contente de voir que ce nouveau livre semble aussi savoureux que les précédents!
Moi aussi elle est une de mes autrices québécoises préférées. Je te souhaite une belle lecture avec Chambres noires ! Tu m’en redonneras des nouvelles !
Bonjour Nathalie, j’avais plutôt apprécié le livre de Dominique Fortier à propos d’Emily Dickinson et je vois que dans ce livre-ci elle évoque des thèmes similaires. Je ne sais pas si tu connais le livre que Gaëlle Josse a consacré à Vivian Maier il y a quelques années « Une femme à contre jour », il était vraiment très beau. Merci de cette présentation, excellente semaine à toi 🌞
@laboucheaoreille – Je me souviens de ton article sur le livre de Fortier à propos de Dickinson. Ce qui est intéressant avec cette photographe, c’est qu’elle ne savait pas à quel point elle avait du talent, comme Dickinson. Incroyable la vie ! Merci pour ton commentaire malgré les difficultés….
Vivian Meier a eu un parcours étonnant et fascinant. Le parallèle avec les souvenirs personnels de l’autrice est une approche originale, au-delà de la biographie.
Vous avez raison ! C’est un peu la signature de l’autrice avec ses derniers livres. Merci!
Je n’ai lu qu’un titre de cette autrice, mais il m’avait beaucoup plu. Ça me dirait bien de la recroiser au fil de mes lectures à l’occasion… merci pour la découverte de ce nouveau titre. Y a-t-il un de ses romans que tu me conseillerais particulièrement ?
J’ai beaucoup aimé Les villes de papier » Ainsi que sa suite Les ombres blanches». Si tu recherches plus un roman, Au péril de la mer est excellent aussi.