Madame lit : Opioïdes et organes d’Arizona O’Neill
« Qui sait, ça pourrait éventuellement nourrir un projet intéressant. Transforme tes obsessions en œuvres d’art! » (Arizona O’Neill, p. 215)
Chères Lectrices, Chers Lecteurs,
En participant au Club de lecture organisé par CLOS en octobre 2026, nous avions comme lecture : Opioïdes et organes d’Arizona O’Neill, publié aux Éditions Alto. J’ai déjà lu des livres de sa mère, Heather O’Neill, dont Hôtel Lonely Hearts (un livre que j’ai chroniqué sur mon blogue). J’avais donc hâte de découvrir le premier roman graphique d’Arizona, qui explore, entre autres, le décès de son père.
Opioïdes et organes : entre critique sociale et quête personnelle
Dans ce roman graphique illustré par l’autrice, on la suit lorsqu’elle est confrontée à la réalité du don d’organes de son père, Chris, après qu’il se retrouve en état de mort cérébrale à la suite d’une surdose de fentanyl. Arizona doit alors décider si elle consent à ce que les organes de son père soient prélevés pour sauver des vies.
On apprend beaucoup de faits troublants sur le monde de la transplantation en lisant ce livre. Par exemple, j’ignorais que la crise des opioïdes avait paradoxalement augmenté le nombre de donneurs potentiels au Canada. Alors que les personnes dépendantes aux opioïdes sont souvent stigmatisées, marginalisées et vues comme des « parias » par la société, leurs organes sont parfois perçus comme une ressource précieuse pour les patients en attente, souvent mieux nantis. C’est une situation ahurissante et profondément inéquitable. Ce sujet, évidemment tabou, Arizona O’Neill n’hésite pas à le mettre de l’avant, l’exposant sans filtre ni pudeur.
« À peu près 21 Canadiens meurent chaque jour d’une surdose. Entre janvier 2016 et juin 2024, la crise a fait 49 000 victimes, dont 72 % étaient des hommes entre 30 et 39 ans. »
(Citation tirée du livre Opioïdes et organes, Arizona O’Neill. p. 232)
J’ai aussi beaucoup apprécié l’intertextualité du récit. Entre Frankenstein, Alice au pays des merveilles ou encore Dracula, le lecteur retrouve des personnages qui ont participé, de près ou de loin, à la construction d’un imaginaire de la mort et de l’immortalité. Ils font partie de notre culture populaire, et leur présence dans ce contexte est à la fois intelligente et audacieuse. Bravo !
Que dire des illustrations ? Entre le style vintage, les tons sépias et une intelligence visuelle rare, Arizona O’Neill réussit à nous ensorceler en nous offrant accès à son univers unique. Que pensez-vous de cette merveilleuse couverture au style gothique ? Moi, j’adore.

Cette image me fait penser à moi jouant au jeu – magnifique
Le récit est aussi peuplé de personnages imaginaires qui accompagnent Arizona dans son enquête, des catacombes de Paris à l’Université Harvard, en passant par la Marsh Library de Dublin. On y trouve notamment Izzy, un lézard qui représente le surmoi d’Arizona avec ses traits obsédants, et Frankenstein, qui fait ressortir la vulnérabilité de l’autrice. On a presque sous les yeux une version moderne de Dr. Jekyll et Mister Hyde – ange et démon. C’est assez comique, mais aussi poignant. Ces deux êtres imaginaires suivent Arizona dans ses lieux les plus surprenants, rendant l’enquête à la fois glauque et mystérieuse.
« Comment est-ce qu’on en est venu à considérer les organes des morts comme des « dons de vie » alors qu’on était dégoûté par l’utilisation inhumaine que faisait le Dr Frankenstein des restes humains ? » (p. 46)
Je vous recommande sans hésitation ce roman graphique. Arizona O’Neill a su utiliser son deuil pour se lancer dans une enquête sociale acerbe. Elle a réussi à sublimer sa peine pour nous offrir un petit bijou littéraire. Vivre avec des traumatismes peut être difficile, alors autant trouver une manière de les coucher sur le papier, par des mots et par des illustrations.
« Dans les sociétés occidentales, on est tellement déconnecté de la mort et je pense que ça me fait souffrir. » (p. 275)
L’avez-vous lu ? Que pensez-vous de ce roman graphique ?
Bien à vous,
Madame lit

