Madame lit Les Enfants terribles de Jean Cocteau

Enfants_terribles

Chère lectrice, Cher lecteur,

Je tiens à présenter Les Enfants terribles de Jean Cocteau car je l’ai lu et étudié à l’université lors de la rédaction de mon mémoire de maîtrise. Ce dernier m’a profondément marquée car il s’avère magique, magnifique et il offre des personnages inoubliables relevant du songe…

Première partie : C’est l’hiver dans la cité Monthiers. À sa sortie du lycée Condorcet, Paul, 14 ans, reçoit à la poitrine une boule de neige contenant une pierre. Il est alors terrassé. C’est son idole Dargelos qui l’a lancée. Son ami Gérard le ramène auprès de sa sœur Élisabeth, 16 ans, qui veille déjà sur leur mère. Dès lors, Paul ne peut plus quitter sa chambre car il est trop malade. Élisabeth s’occupe de lui avec un dévouement presque obsessif. Leur père est un alcoolique violent qui a quitté le domicile et leur mère apparaît prisonnière de la mélancolie. Un jour, cette dernière meurt. Au fil des années, les parents ont laissé leurs enfants libres de vivre selon leurs propres règles, leur fantaisie. Un oncle viendra et amènera les adolescents (Paul, Élisabeth et Gérard) pour vivre à la mer, puis ils retourneront dans leur appartement parisien et redeviendront un trio.  Une orpheline, Agathe se joindra à la troupe grâce à Élisabeth, devenue mannequin. La chambre leur permet de vivre en marge de la société, de participer à une comédie où le jeu détient toute la place et où le fantastique englobe un trésor dont seuls les adolescents détiennent la clé.

Deuxième partie. Trois ans ont passé et Élisabeth devient veuve à la suite de la mort accidentelle de son époux, un riche sportif, tout de suite après la cérémonie de mariage. Le trio se reforme alors (Élisabeth, Paul et Gérard) tout comme la chambre. Puis, Agathe les rejoint. Les jeux de l’amour animent alors les quatre amis. Qui aime qui dans la chambre qui ne cesse de tanguer? La relation entre le frère et la sœur a quelque chose de malsain et le drame éclate.

Les Enfants terribles de Jean Cocteau  s’inscrit dans la dynamique du songe… Un songe maudit. Un couple, formé d’un frère et d’une sœur, presque incestueux, évolue à l’intérieur d’une chambre, lieu de l’enfance éternelle, de la liberté absolue. Pour le lecteur, pénétrer l’univers des enfants terribles, c’est aller à la rencontre d’un monde de pluie, de neige, de mort, d’obscurité. Mais encore, la chambre, à de nombreuses reprises dans le texte, est associée à la métaphore du navire : «Ce fut seulement à partir de cette date que la chambre prit le large. Son envergure était plus vaste, son arrimage plus dangereux, plus hautes ses vagues» (p. 53). Elle apparaît comme un personnage à part entière dans le récit. Elle permet aux adolescents de prendre le large vers des contrées lointaines, de fuir une réalité quotidienne contraignante et d’évoluer surtout la nuit.

Ou encore, la chambre prend l’apparence d’une scène de théâtre vouée au culte de l’amour et de la mort. Elle offre la possibilité aux adolescents d’exister différemment, d’accéder à la pluralité, car ils changent d‘identité au gré de leur fantaisie.

Paul se dévêtait. Gérard retrouvait sa robe de chambre ; on l’installait, on le calait, et le génie de la chambre frappait les trois coups. Insistons encore, aucun des protagonistes de ce théâtre et même celui tenant l’emploi de spectateur, n’avait conscience de jouer un rôle. C’était à cette inconscience primitive que la pièce devait une jeunesse éternelle. Sans qu’ils s’en doutassent, la pièce (ou la chambre si l’on veut) se balançait au bord du mythe. (p.55)

Ou :

Elle [Élisabeth] se butait, devenait son personnage. Car jamais, à aucune minute, nos jeunes héros ne prenaient conscience du spectacle qu’ils offraient à l’extérieur. Au reste, ils ne l’offraient pas, ne se souciaient point de l’offrir. (p. 42)

Le signifiant «spectacle » est mentionné plusieurs fois dans le récit de Cocteau afin de rendre compte de la situation des personnages adolescents à l’intérieur de la chambre. Élisabeth désire se révolter contre l’étau social tout en s’enivrant d’altérité. De plus, nous pouvons remarquer que le narrateur entraîne le lecteur avec lui pour l’amener à juger ces adolescents oisifs, immobiles. Ainsi, il a recours, dans la citation précédente au nous et il le fait également à de nombreuses reprises dans le récit. En ce sens, l’instance lectrice est amenée à occuper la place d’un témoin qui participe indirectement au scandale. Elle emprunte la perception de quelqu’un qui épie, qui repère le crime, qui le dénonce. Les personnages adolescents du texte de Cocteau sont assujettis à la présence de ce regard critique, accusateur, omniprésent. C’est le regard des autres, de la société qui semble ressortir devant l’inconscience.

Récit fantastique, onirique, ce livre met en scène des personnages adolescents rejetant le réel au profit d’une recherche du plaisir par le biais du jeu. Ils fuient une réalité désespérante, démoralisante et un ordre qui leur semble écrasant au profit du non-conformisme :

Au lieu d’apprendre la grammaire, le calcul, l’histoire, la géographie, les sciences naturelles, il avait appris à dormir éveillé un sommeil qui vous met hors d’atteinte et redonne aux objets leur véritable sens. Des drogues de l’Inde eussent moins agi sur ces enfants nerveux qu’une gomme ou qu’un porte-plume mâchés en cachette derrière leur pupitre. (27).

Ainsi, les personnages adolescents tentent d’échapper «ludiquement» à l’ensemble de la sphère publique et familiale. Par exemple, le processus du jeu à l’intérieur du récit apparaît comme un passage entre l’intérieur et l’extérieur, entre le rêve et la réalité :

Jeu est un terme fort inexact, mais c’est ainsi que Paul désignait la demi-conscience où les enfants se plongent ; il y était passé maître. Il dominait l’espace et le temps ; il amorçait des rêves, les combinait avec la réalité, savait vivre entre chien et loup, créant en classe un monde où Dargelos l’admirait et obéissait à ses ordres (p. 19).

Le jeu, tout comme la chambre, entraîne le couple maudit jusqu’aux portes de la mort dans une érotisation la plus totale…

Car Élisabeth, comme une amoureuse, retarde son plaisir pour attendre celui de l’autre, le doigt sur la détente, attendait le spasme mortel de son frère, lui criait de la rejoindre, l’appelait par son nom, guettant la minute splendide où ils s’appartiendraient dans la mort. (p. 123)

Les Enfants terribles de Cocteau est un récit puissant, magnifique, funeste, transgressant bien des tabous. J’aurais pu en parler encore et encore tellement les thèmes sont forts dans ce texte. Élisabeth est une prêtresse, la capitaine d’un bateau funeste, la manipulatrice par excellence et elle est victime de sa folie…

Avez-vous lu ce livre? Qu’en avez-vous pensé?

Bien à vous,

Madame lit

COCTEAU, Jean, les Enfants terribles, Paris, Le livre de Poche, 1994 [1925], 123 p.

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