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Présentation_Dany_laferrière

Chère lectrice, Cher lecteur,

Pour le mois de novembre, j’ai décidé de vous présenter l’écrivain et membre de l’Académie française, M. Dany Laferrière. Pourquoi? Tout simplement parce que j’aime le lire, j’aime l’entendre et j’ai un grand respect pour son amour de la langue, des mots. Dany Laferrière est né à Haïti mais il vit au Québec, plus précisément à Montréal, depuis plusieurs années. Il est désormais membre de l’Académie française. Voici les romans que j’ai lus au fil du temps…

 L’Énigme du retour, prix Médicis de 2009

J’ai découvert ce roman et je dois avouer que c’est celui qui m’a le plus touchée. Dans ce dernier, le narrateur quitte son pays, Haïti, à l’âge de vingt-trois ans en raison du régime politique. Il s’établit à Montréal, ville du Nord. Il revient trente-trois ans plus tard en terre haïtienne, après un long exil, pour annoncer à sa mère la mort de son père. Avant son retour, il fait une escale à New York, là où est mort son paternel. De retour au pays natal, dans un Haïti contemporain, il renoue avec les membres de sa famille (sa mère, sa sœur, son neveu), ses amis et ceux de son père. Il se promène sur le territoire pour revenir à ses sources, il le nomme, le décrit, se l’approprie. Il constate que la désespérance pave les routes de son pays mais elle n’a pas réussi à s’infiltrer dans la dignité de ses habitants.

J’ai adoré l’écriture de Dany Laferrière, son jeu poétique, la richesse de son vocabulaire. Ce dernier entraîne le lecteur dans un voyage intérieur à travers une réflexion poétique de qualité. Ainsi, il aborde, en autres, le deuil, l’exil, le temps, l’espace, la vie, les sens :

Chaleur insupportable
Une cuvette blanche remplie d’eau
dans la pénombre de la chambre.
Trois mangues à côté.
Je les dévore, torse nu.
Et me lave ensuite le visage.
J’avais oublié le goût de la mangue à midi (p. 146-147).

Ce roman m’a permis de vivre des émotions bien particulières car j’ai perdu mon père il y a quelques années. Ainsi, grâce à ce récit, j’ai rendu visite à mes fantômes. Comme l’écrit Laferrière, il est difficile d’oublier la mort qui imbibe le visage de son père.

Enfin New York où je l’ai vu dernièrement tout raide dans un costume d’alpaga noir avec une magnifique cravate de même couleur. Toujours élégamment mis. Comme ceux de sa génération. Le seul trait personnel : ce sourire épinglé sur son visage, témoin de l’ultime spasme de douleur (p. 275).

Comment ne pas être touché? Tout être humain, un jour, est confronté à la perte des siens, à cet appel redouté dans la nuit.

La nouvelle coupe la nuit en deux.
L’appel téléphonique fatal
que tout homme d’âge mûr
reçoit un jour.
Mon père vient de mourir.

J’ai pris la route tôt ce matin.
Sans destination.
Comme ma vie à partir de maintenant (p. 13).

Je vous recommande ce livre magnifique, d’un homme qui n’a pas eu peur d’aller au bout de son petit matin. Je vous laisse sur cette dernière citation qui m’a marquée.

Pas trop sûr d’être
dans un temps réel
en m’avançant vers
ce paysage longtemps rêvé.
Trop de bouquins lus.
Trop de peintures vues.
Regarder un jour les choses
dans leur beauté nue.

Toujours trop d’espoir devant soi.
Et trop de déceptions derrière soi.
La vie est ce long ruban
qui se déroule sans temps morts
et dans un mouvement souple
qui alterne espoir et déception (p. 284).

Le temps humain, tantôt espoir, tantôt déception….

Je comprends pourquoi Dany Laferrière a remporté le prestigieux prix Médicis avec ce bouquin…

L’odeur du café

 Je vous ai parlé dernièrement de ce petit livre que j’ai beaucoup apprécié. Voici ce que je vous avais présenté.

Proust a plongé dans son enfance pour rédiger À la recherche du temps perdu et beaucoup d’écrivains ont puisé dans leurs souvenirs pour nous concocter des témoignages émouvants de leur vécu.  Dany Laferrière avec L’odeur du café relate son été de 1963 alors qu’il a dix ans à Petit-Goâve en Haïti. Il habite avec sa grand-mère Da qui adore l’odeur du café de Palmes. Les deux passent la majeure partie de leur temps sur la galerie où Da donne une tasse de café à ceux qui viennent discuter avec elle. Le petit Dany souffre de fortes fièvres alors il doit rester tranquille. Il y a le chien Marquis qui se pointe le museau et qui repart, la belle Vava dont est amoureux le petit Dany, les fourmis qui errent, les passants qui aiment parler de la vie, les cinq filles de Da qui habitent aussi la ville, les fantômes qui vivent tout autour, etc.

Comme le mentionne l’auteur dans la préface de l’édition de 2010 :

Je me mets dans l’ambiance de mon enfance et j’essaie d’écrire sans faire attention aux mots. En fait, je n’écris pas, je peins. Tout en rêvant de l’art de ces peintres naïfs dont les tableaux aux traits parfois grossiers et aux couleurs chatoyantes dégagent une énergie si primitive qu’on oublie tout esprit critique pour vivre le moment. Pour ma part, je souhaite que le lecteur cesse de lire pour traverser la page et venir flâner dans les rues de Petit-Goâve. Je suis sûr que si ses pas l’amènent à la rue Lamarre, Da lui offrira une tasse de café pour fêter les vingt ans de L’odeur du café, le roman de son petit-fils. Il me trouvera sur la galerie, toujours fasciné par l’agitation des fourmis. Le temps n’existe pas. Et l’éternité guette Da.

Lire du Dany Laferrière, c’est se laisser porter par ses talents de conteur. J’ai été envoûtée par sa façon de décrire son quotidien. Je me suis promenée dans les rues de Petit-Goâve, j’ai observé avec lui les fourmis, j’ai ri en voyant son chien laid mais gentil… Comme avec Proust, j’ai replongé dans mon enfance et j’ai retrouvé la compagnie de ma grand-mère. Je me suis vue assise sur sa magnifique galerie rouge où nous observions les passants et le fleuve Saint-Laurent. Le vent était doux et nous entendions chanter les érables… Ce type de récit m’amène ailleurs, là où moi aussi j’ai mon histoire et elle est belle…

Chaque petit chapitre de L’odeur du café est formé de brefs paragraphes. Ces derniers se font écho…  Le lecteur embarque dans cette construction, car plonger dans son enfance c’est aussi ça… Un souvenir se pointe, puis un autre et on finit par obtenir une peinture de ce que nous avons été…  En voici un exemple que j’aime particulièrement :

Le paradis

Un jour, j’ai demandé à Da de m’expliquer le paradis. Elle m’a montré sa cafetière. C’est le café des Palmes que Da préfère, surtout à cause de son odeur. L’odeur du café des Palmes. Da ferme les yeux. Moi, l’odeur me donne des vertiges. (p. 22)

Dois-je vous dire de lire L’odeur du café? Certainement…pour faire revivre Da, pour aller à sa rencontre, pour aimer avec elle l’odeur du café…  Comme le mentionne le petit Dany :

Selon Da, on est vraiment mort quand il n’y a personne pour se rappeler notre nom sur cette terre. (p. 92)

Da est désormais immortelle…

Montage_laferrière

Le dictionnaire intime de la langue française

Connaissez-vous Le dictionnaire intime de la langue française  ? Dans ce dernier, il présente son rapport à 10 mots de la langue française. Je trouve tout simplement  divin de l’entendre car il possède une merveilleuse voix. Voici ce qu’il a à dire à propos du café.

 Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer

Lorsque Dany Laferrière a rencontré son éditeur pour la première fois avec son manuscrit, il lui a dit : «C’est une bombe Jacques Lanctôt !» et c’est effectivement ce qui s’est produit avec ce livre. Laferrière a propulsé une bombe dans le paysage littéraire de l’époque. Dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, il y a du sexe, il y a des citations tirées du Coran, il y a des rythmes de jazz. Deux noirs musulmans partagent un appartement minable. L’un dort sur un divan, cite le Coran et il ne fait l’amour qu’avec des Blanches laides car selon lui, ces dernières sont reconnaissantes. L’autre écrit un livre grâce à une vieille Remington et il côtoie des Miz Blanches (Miz Littérature, Miz Snob, etc.) Arrivera-t-il à se faire publier ?

Les deux acolytes ne fréquent pas les bonnes personnes car ils sont perçus comme des marginaux (gourou ou écrivain). C’est pourquoi ils retrouvent sur leurs chemins des paumés comme Miz Suicide…

Dans ce bouquin, Laferrière aborde, entre autres, les relations dominants-dominés.

Voici ce qu’il dit d’une Blanche et d’un Nègre

C’est ça, le drame, dans les relations sexuelles du Nègre et de la Blanche : tant que la Blanche n’a pas encore fait un acte quelconque jugé dégradant, on ne peut jurer de rien. C’est que dans l’échelle des valeurs occidentales, la Blanche est inférieure au Blanc et supérieure au Nègre. C’est pourquoi elle n’est pas capable de prendre véritablement son pied qu’avec le Nègre. Ce n’est pas sorcier, avec lui, elle peut aller jusqu’au bout. Il n’y a de véritable relation sexuelle qu’inégale. LA BLANCHE DOIT FAIRE JOUIR LE BLANC, ET LE NÈGRE, LA BLANCHE. D’où le mythe du Nègre grand baiseur. (p. 43)

À travers cette histoire, Laferrière jette un regard dur sur la vie à Montréal, sur les rapports homme-femme, sur la difficulté d’être un homme blanc, sur celle d’être immigrant. Humour oui, mais un humour qui fait mal, qui provoque, qui dérange…

Ce roman a fait beaucoup de bruit à sa sortie en 1985. Dans cette vidéo, Laferrière raconte son difficile parcours d’écrivain et d’immigrant d’une façon humoristique.

Un film a également été tiré de ce bouquin.

Alors, c’était ma présentation de l’écrivain du mois de novembre.

Nina du blog le Rest’o littéraire propose aussi une chronique sur une écrivaine ou un écrivain par mois. N’hésitez pas à aller lire son billet de novembre en cliquant sur Nina! Roald Dahl est à l’honneur!

Le prochain livre qui me tente de Dany Laferière est Le charme des après-midi sans fin. J’adore le titre…

Que pensez-vous de cet article ? Avez-vous déjà lu des livres de Dany Laferrière ? Aimez-vous de son style d’écriture ?

Bien à vous,

Madame lit

Laferrière, Dany, L’énigme du retour, Montréal : Boréal, 2010, 288 p.
L’odeur du café, Montréal : Typo, 2010, 227 p.
Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer,Montréal: VLB éditeur, 151 p.