Dans la boîte aux lettres de Madame lit – Une lettre de Manon Louisa Auger
Pour écrire, il faut lire et lire beaucoup….
Chère lectrice, Cher lecteur,
J’inaugure une nouvelle chronique : Dans la boîte aux lettres de Madame lit. Par le biais de cette dernière, je cherche à mettre en lumière des autrices et des auteurs québécois. Pour ce faire, je leur demande de partager avec nous 5 livres qui ont marqué leur devenir d’autrice ou d’auteur. Alors, il me fait plaisir de dévoiler la première lettre reçue dans ma boîte aux lettres d’une autrice québécoise : Manon Louisa Auger.
Tout d’abord, qui est Manon Louisa Auger?
Selon le site Web de Leméac Éditeur :
«Originaire de la région de Portneuf, Manon Louisa Auger vit actuellement à Montréal, où elle partage son temps entre la création, la recherche et l’enseignement. Spécialiste de littérature québécoise et des écritures (auto)biographiques, elle se passionne également pour l’imaginaire du XIXe siècle ainsi que pour les enjeux de la création littéraire contemporaine. Sa thèse Journaux intimes et personnels au Québec. Poétique d’un genre littéraire incertain (Presses de l’Université de Montréal, 2017) lui a valu de remporter le prix Jean-Éthier-Blais de la critique.»
Cette dernière a fait paraître deux titres chez Leméac Éditeur :
- Année ou le livre d’Émilie (Pour lire mon article sur ce livre, cliquez sur Année)
- Éloïse ou le violon
Alors, voici sa lettre où elle aborde 5 de ses influences littéraires!

«Chère Madame Lit,
Merci pour cette charmante invitation! Je dois dire d’emblée que c’est très stimulant mais aussi terriblement intimidant de faire la liste des cinq livres qui ont le plus marqué mon imaginaire et mon devenir écrivain… D’une part, parce qu’il faut faire des choix qui peuvent être crève-cœur et, d’autre part, parce qu’il me semble que, lorsque je parle de livres-phares, je reviens toujours inévitablement à l’enfance et à l’adolescence, aux premiers amours qui, s’ils ne sont pas forcément les plus durables, sont souvent les plus passionnés. À 16 ans, 20 ans et même 25 ans, je n’avais pas encore irrévocablement fait des mots, de la lecture et de l’écriture mon métier, même si c’était là ce dont je rêvais le plus fortement. Certes, je suis heureuse des connaissances acquises depuis, mais reste qu’il y avait encore en moi ce que j’appellerais une « pureté » de lectrice, une naïveté qui s’est perdue à force d’aiguiser mon sens critique et d’accumuler les livres, année après année – et que oui, parfois, je suis nostalgique de cette époque où je me laissais tour à tour porter et submerger par les livres.
Ainsi, mes cinq livres seront ceux d’un enthousiasme juvénile. Chacun d’eux a été le lieu d’un éveil, d’une petite épiphanie, d’un tremblement de terre, d’un « je ne savais pas qu’on pouvait écrire comme ça » qui ouvrait des possibilités étourdissantes, vers lesquelles j’avais envie de courir comme un enfant devant la mer et l’horizon.
1/ Arlette Cousture, Les filles de Caleb, tomes 1 et 2 (1985 et 1986)
Puisque je viens d’un milieu modeste, je n’ai eu réellement accès à des livres que vers la fin de l’adolescence. Les livres que j’achetais avec mon argent de poche était alors mon bien le plus précieux. Parmi eux (Autant en emporte le vent, Les trois mousquetaires, Au nom du père et du fils, Le hussard sur le toit, Anna Karenine, etc.), mon plus grand amour a été sans conteste les deux premiers tomes des Filles de Caleb que j’ai lus et relus de très nombreuses fois.
Ce n’est toutefois pas l’histoire d’amour déchirante et passionnée d’Émilie et d’Ovila qui me plaisait, mais la plume à la fois alerte et comme aérienne d’Arlette Cousture, ses personnages qui semblaient se détacher de la toile puis le monde à la fois ancien et nouveau auquel elle me donnait accès : le Québec au tournant du 20e siècle. Jusque-là, je ne connaissais que la réalité étriquée et « moderniste » des années 1980 et 1990. Non seulement Arlette Cousture était la preuve qu’il était possible d’être écrivain au Québec (son succès avait été immense), mais elle me racontait aussi « mon » histoire. En effet, Émilie Bordeleau aurait pu être mon arrière-grand-mère, Blanche Pronovost ma grand-mère et, surtout, j’avais désormais la possibilité de me réclamer de ces femmes qui avaient, dans un contexte où leurs possibles étaient extrêmement limités, trouver leur voie – même si celle-ci ne garantissait pas le bonheur, loin de là.
2/ Jane Austen, Orgueil et préjugés (1813)
Jane Austen, c’est de la crème chantilly arrosée d’étoiles brillantes. La découvrir, vers l’âge de 19 ans, a été comme m’ouvrir à un univers magique et insoupçonné : celui de la « gentry » anglaise du tournant du 19e siècle, avec ses codes sociaux, son étiquette, son raffinement, son langage et ses paysages bucoliques. Je n’ai jamais songé à écrire à la manière de Jane Austen – c’est impensable d’avoir son talent de toute façon –, mais il y a que ses romans, merveilleusement ironiques, m’ont appris la force incroyable des sous-entendus, du non-dit, de l’art de dissimuler l’essentiel entre les lignes. Et puis, il y a la richesse de ses personnages, principaux ou secondaires, qui fait qu’on s’attache à eux comme s’ils étaient des membres de la famille. À cet égard, il y a difficilement une héroïne aussi attachante qu’Elisabeth Bennet. Et si Orgueil et préjugés me plait autant, en particulier, c’est parce que les deux principaux protagonistes ne se jureront fidélité qu’au terme d’un parcours semé d’embuches, certes, mais qui leur aura permis de se connaître réellement l’un et l’autre. Ce n’est donc pas l’histoire d’un coup de foudre, mais celle de deux êtres qui font ressortir le meilleur en chacun de l’autre. C’est pour cela que c’est, selon moi, le plus beau roman d’amour qui soit !

3/ Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent (1847)
Ce n’est vraiment plus un secret que Les Hauts de Hurlevent a été déterminant pour moi. Cette lecture m’a causé un choc brutal : comment une œuvre aussi noire pouvait être en même temps aussi belle ? Comment des personnages aussi détestables pouvaient laisser en moi une marque aussi forte sans pourtant que je m’attache véritablement à eux ? Car Catherine et Heathcliff sont loin d’être des modèles auxquels on a envie de s’identifier…. À force de fouiller – et même si une part du mystère reste pour moi insoluble –, j’ai fini par comprendre que c’est Emily Brontë elle-même, figure à la fois fuyante et fascinante, que j’aimais à travers son œuvre. Le grand mystère, à savoir : comment une jeune fille de pasteur vivant quasi recluse avait pu écrire un tel chef-d’œuvre ne sera jamais résolu et rejoint en cela la figure d’Emily Dickinson, enfermée dans sa chambre. Cependant, avec elle et ses sœurs, j’apprenais qu’il n’était pas nécessaire d’être un homme et de pouvoir vivre de grandes aventures à travers le globe pour pouvoir écrire de grandes œuvres. Il suffisait de puiser en soi, dans ses ténèbres et ses lumières intérieures…
4/ Anne Hébert, Kamouraska (1970) et Les fous de Bassan (1982)
Anne Hébert, c’est un peu comme l’Emily Brontë du Québec – le même mystère de la jeune fille enfermée –, même si, évidemment, il m’a fallu plus de temps et quelques relectures pour arriver à saisir la densité onirique et mythologique de Kamouraska puis des Fous de Bassan. Avant de les lire, j’étais certaine de ne pas aimer la littérature québécoise (j’en ai finalement fait ma spécialité!), car ce que j’avais lu était jusque-là des livres extrêmement prosaïques, des romans de la terre et de la misère, qui me laissaient croire que le Québec était un pays terne, au ras du sol (« ordinaire », comme le dit Mathieu Bélisle).

Anne Hébert a tout changé pour moi : elle m’a appris qu’il est possible, malgré tout, d’écrire un roman québécois qui soit poétique ; que si notre pays est moins romanesque que les pays européens, il n’en demeure pas moins que nos hivers et nos champs de maïs ont à eux seuls la densité des épopées.

5/ Tracy Chevalier, Le récital des anges (2001)
Il y a longtemps que je l’ai lu, mais je me rappelle avoir éprouvé en le lisant ce même type d’éblouissement que m’a procuré Les Hauts de Hurlevent. C’est que Tracy Chevalier ne fait pas dans la dentelle : elle écrit des romans historiques sans pudeur, des espèces de récits bruts qui ne nous font ni rêver ni pleurer, mais qui viennent tout de même farfouiller dans nos entrailles. D’une certaine façon, ce sont ses livres qui ressemblent les plus aux miens : des romans qui sont à la fois noirs et pastels, violents et doux, terrifiants et réconfortants, comme enclos sur eux-mêmes.
D’ailleurs, pendant que je rédige ce billet, je relis Les ombres blanches de Dominique Fortier (une écrivaine que j’aurais aussi pu inclure dans cette liste même si elle est arrivée bien plus tard dans ma vie). Dans un passage plus autobiographique, l’autrice avoue avoir longtemps rêvé de vivre au 19e siècle et que, par l’écriture de ses romans, elle cherche sans doute, à sa manière, à arrêter le temps pour ne pas se laisser trop étourdir par le monde contemporain. Je me rends compte à mon tour que les livres que j’aime sont justement ceux qui arrêtent le temps et que, par conséquent, je cherche à écrire moi aussi des histoires qui me permettent d’arrêter le temps, d’en créer un autre, aussi, comme une fenêtre sur un ailleurs qui n’existe finalement que dans mon imaginaire – mais qui est souvent plus habitable que celui qui est à portée de main.
Certes, je ne prétendrai jamais écrire aussi bien que toutes ces femmes, mais je ne cesserai jamais d’essayer ; c’est la promesse que je me refais sans cesse.
Bien cordialement,
Manon Louisa Auger»
Je tiens à remercier chaleureusement Manon Louisa Auger pour cette magnifique lettre! Je réalise en la lisant toute la richesse se logeant au coeur de nos lectures et la manière dont ces dernières façonnent ce que nous sommes, ce que nous devenons.
Que pensez-vous de cette nouvelle chronique?
Bien à vous,
Madame lit
Vous avez remarqué une faute dans mon article? Écrivez-moi à lit.madame@gmail.com et il me fera plaisir de la corriger. Je ne suis pas parfaite… et il m’arrive aussi d’en faire. Merci et bonne lecture!!!
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Quelle magnifique idée! Doublement magnifique, même! Pour la découverte d’auteur.e.s québécois.e.s et pour ce qu’ils nous révèlent sur leurs fondements littéraires!
Super, je te souhaite plein de succès dans cette rubrique!
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Merci! C’est gentil. 🙂 Je suis convaincue que tu aimerais la plume de cette autrice… Elle possède une très bel imaginaire.
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Bonjour Nathalie, j’aime bien le principe de cette nouvelle chronique ! Les réponses sont pleines de finesse et doublement intéressantes, à la fois sur l’écrivaine et sur ses goûts ! Bonne journée à toi
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Merci Marie-Anne! Belle semaine à toi!
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C’est une excellente idée! Je suis toujours ravie de découvrir des auteurs contemporains et leurs références, et du Québec j’en connais malheureusement si peu… Je vais sûrement y remédier grâce à cette nouvelle thématique sur ton blog.
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Je suis alors contente de le savoir! Mon blogue à cet égard, respecte son but. Au plaisir Sacha!
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De belles lectures en perspective, dis-moi ?
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Que oui!
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😀
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Quelle merveilleuse idée que cette chronique. J’ai lu deux des livres proposés, j’ai aimé ces livres. Donc j’ai le goût de lire un roman de cette écrivaine. Et que viennent 5 autres romans prochainement!
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Merci beaucoup! Je te recommande de découvrir la plume de cette autrice. Je sais que tu passeras ainsi un beau moment de lecture! Au plaisir!
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